Le lâche Jarred McGinnis

La pulsion de ratage, l’accusation d’autrui pour les échecs ainsi engrangés, les conséquences d’un deuil, les suites d’une permanente fuite de soi. Par le récit d’un accident qui laisse le protagoniste paraplégique, le contraint à s’interroger sur son passé — la perte de sa mère, l’alcoolisme de son père —, à s’inventer un quotidien, à jouer de ses provocations souvent très drôles d’être très noires, Le lâche interroge les justifications, les enfermements, de notre malheur, la difficile invention de soi dans l’acceptation de la culpabilité. Derrière un humour assez rugueux, Jared McGinnis fait le portrait d’une certaine Amérique, possiblement la sienne par une curieuse identification autobiographique, d’où sans pathos, il sait évoquer, entre deux donuts, les sentiments bruts d’un père et d’un fils.

La lâcheté, semble s’interroger ce joli premier roman, serait-elle autre chose que la crainte du bonheur, ce moment où on saborde les pragmatiques virtualités par peur d’avoir à s’y inscrire durablement, d’avoir sans doute aussi à se définir dans un autre discours — dont on ne serait pas le centre — que celui auquel, parade malheureuse, on s’est acclimaté. Le lâche interroge alors sur comment nos façons d’affronter la mort consiste souvent à une égocentrique culpabilité. Soulignons d’emblée le poids, très représentatif à mon sens du roman américain, de la situation sinon vécue du moins renseignée comme de l’intérieur. Le narrateur, lui aussi, s’appelle Jared McGinnis. Il m’importe peu de vérifier si, comme son protagoniste, il est contraint d’évoluer en fauteuil roulant. Il vaut mieux, je crois, insister sur la très grande pertinence de ce regard plein d’embarrassante compassion que nous portons sur le handicap. Un désir de plaindre, une aide invasive imposée. Tout l’intérêt de ce discours, qui pourrait facilement virer à la leçon de moral (pas inutile rappelons-le), est de montrer à quel point le narrateur s’en sert, le transforme en outil d’auto-apitoiement, en formule d’un humour décapant. Un joli sens de la situation qui donnent lieu à des jolies scènes assurées par un réel talent de dialoguiste. On y croit, les provocations de Jarred toujours se révèlent compréhensibles. Ça sent vraiment le vécu, le vérifiable. L’enfer du monde du travail, l’admirable manière dont le narrateur s’y révèle totalement réfractaire. Tenace attirance pour les sales petits cons, pour tous ceux qui nous montrent à quel point notre monde est invivable. Au fil du récit, habile et classique amalgame de passé et de présent, Jarred McGinnis réactualise ce mythe américain de la route, de cette fuite perpétuelle, des États-Unis par ces laissés pour comptes La marginalité dans ce qu’elle croit avoir de volontaire, l’avers du rêve américain. Greyhound et trains de marchandises. La culpabilité, déjà, pour un accident, mi-tragique mi-comique.

L’enfermement dans le handicap est alors rendu dans un huis-clos sans rien d’étouffant, toujours rendu dans son humour efficace d’appuyer là où ça fait mal, dans l’enfermement précisément du narrateur, sur ses incapacités à comprendre les sentiments d’autrui, leurs arrangements et apitoiement. Peut-être que le roman, comme tant d’autres, a pour sujet essentiel de déterminer comment affronter la perte, dans quelle mesure admettre, et pourquoi le faire, que l’on n’y peut rien, qu’il s’agit souvent d’une autre façon de se croire au centre de l’univers. Le lâche n’est jamais tout à fait celui que l’on croit, le narrateur sert aussi de miroir aux manquements de son père. Un traitement assez réussi de l’alcoolisme paternel pour interroger précisément la perfection de ce que l’on perd. La mère du narrateur meurt, par sa faute s’obstine-t-il à croire. On ne sait rien de l’histoire de ses parents : le couple picolait, il vivait leur amour dans une fête éthylique. L’amour, un aveuglement comme un autre ; le deuil comme perduration mythique de sa fausse perfection. Dans une concordance sans conclusion, pensons ici à Zizi Cabane de Bérengère Cournut. L’auteur jamais ne se départir de son humour pour évoquer les ravages de l’enfermement dans l’alcoolisme du père, les conneries du gosse, ses provocations comme on quémande un peu d’attention. Jared McGinnis a alors recours à une autre tradition états-uniennes : l’apprêté des rapports humains dans leur silence, la dureté masculine de ce que l’on parvient mal à se dire. Un père et un fils s’affrontent, s’aiment, dans une baraque au Texas. Loin de tout, d’eux-mêmes. Sans doute faut-il l’intervention d’un tiers, d’une autre douleur pour se soustraire aux rôles attendus, au confort du ratage qu’ils induisent. Une rencontre amoureuse que Jarred s’essaie à foutre en l’air, le contact avec un autre handicap, la capacité à dire, dans ce jeu de va-et-viens entre passé et présent qui rythme le récit, les raisons de son accident de voiture, le poids exact de son implication.


Merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Le laĉhe (trad : Marc Amfreville, 338 pages, 22 euros)

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