Strega Johanne Lykke Holm

Roman gothique de l’inquiétude, des sensations flottantes, des projections de la disparition, de la victimisation des femmes, de la crainte aussi de la construction de soi. Un hôtel sans lien, un lieu de monastique claustration où neuf jeunes femmes, en quête d’elles-mêmes, d’une image socialement acceptable, font l’expérience de la peur, de la communauté. Strega parvient à dire l’enfermement dans d’incertaines, précises comme dans un rêve, sensations, les rites des jours où pointent l’absurdité mais aussi cette certitude d’être en tant que femme appelée à devenir une victime d’un meurtrier au visage pluriel. Johanne Lykke Holm parvient par son écriture surpeuplée de senteurs, de saveurs, d’images sans suite, à ce point où les projections imaginaires s’amalgament à ce qui advient, où l’on vit comme un fantôme, une poupée mécanique, bref la fantastique projection de ce que l’on pourrait devenir.

Si ici se dessine un carnet de lecteur, ce serait dans le rapport au langage que chaque livre permet de faire différer. Peut-être de suspendre comme le laisse entendre l’expression. Lire c’est aussi entendre ce qui accroche dans la langue. J’imagine que ça t’arrive, lectrice ou lecteur, de te sentir malin quand vous débusquer un tic de langage. Quelle stupidité de vouloir prendre l’auteur en défaut ! Pourtant, surtout dans les premières pages de Strega, j’ai été agacé par un certain excès de précision olfactive. Toujours la narratrice sent le parfum de ceci et de cela. Un rien d’excès et, trop facilement, on pourrait conclure à de l’afféterie dans l’écriture, des poses qui induiraient le soupçon de surécriture. Reproche parfaitement paradoxal tant Johanne Lykke Holm tend aussi, en apparence, vers une écriture un rien blanche : phrases courtes qui se heurtent pour signifier l’extériorité perceptive de la narratrice, simplicité du vocabulaire qui pourtant jamais n’est pauvre ou répétitif. C’est sans doute là que je voulais en venir, le vrai basculement se fait toujours dans la langue, dans sa capacité à ne rien affirmer hormis le doute. Strega c’est une sorte d’intemporalité inquiétante, un ailleurs plein de sombres fantasmes qui expriment quelques (sororité, sorcellerie) pulsions contemporaines. La traductrice, Catherine Renaud, opte pour un passé simple qui, à la première personne du pluriel, suggère ce temps autre, celui immuable des récits. Nous eûment peur, nous voulûmes trouver des poupée des robes, de brillantes breloques à ces projections fantasmatiques. Johanne Lykke Holm pose à mon sens une question intéressante : quel sens a, maintenant, à réactualiser le romantisme noir, frénétique ou disons gothique pour en évoquer la part féminine. Précisément par cet excès de sensations, par ce que l’on appelait autrefois une fragilité nerveuse, par cette narration d’abord à la première personne du singulier puis, avec une once de décalage, à la première personne du pluriel, l’autrice nous emporte dans un temps et en endroit incertain. On s’y enferme avec la volonté de ne pas vouloir le déterminer, comme pour voir si nous ne « pourrions nous faufiler derrière un rideau où les relents maléfiques de la réalité ne pourraient nous atteindre. » Un hôtel, coupé du monde, où l’on apprendrait à être une femme, le soin domestique. Difficile de ne pas y voir une projection dans le passé, un monde perdu auquel on s’attache avec un désespoir forcené. Expression peut-être aussi de cet espoir, au centre de tous les romans, de devenir quelqu’un d’autres. Les pensionnaires, les travailleuses, s’inventent des histoires, un passé. Elle vient de loin, la sensation de n’être point à sa place, l’égarement toujours peut s’inventer des précédents. « Qui est-on quand on quitte sa maison d’enfance ? » Rafaela est un rien paumée, obsédée au domicile de ses parents, ce lieu du passé, elle s’invente des rituels, des senteurs et leur charge de souvenirs toujours plus ou moins imaginaires. Une façon pour l’autrice de parler d’un âge incertain, une jeunesse qui s’étire (elle se qualifie elle-même de jeune femme déchue) et qui, dans un certain imaginaire passéiste commence presque à être trop vieille pour se marier, pour quitter une domination pour une autre. Le roman où l’invention de l’interstice, d’espaces passagers inhabitables où s’inventer dans l’altérité ?

Peut-être, dit Alba, pourrions-nous sortir de cette scène de crime en la faisant nôtre.

Le roman devient passionnant quand on comprend qu’il est pur projection, un jeu de miroir où se reflètent des fantômes, des peurs collectives où l’autrice ausculte ce qui serait le fait d’être, ensemble, une femme. Une femme, pour Johanne Lykke Holm, sait que quelqu’un l’attend derrière la porte, elle évolue sous cette menace, est influencée par les récits de disparitions, de meurtres. Nos pires craintes sont sans doute qu’ils nous arrivent exactement ce que l’on avait prévu, rêvé. « Le meurtrier surgit tout au long de la vie sous différents visages. » Dans mes vagues souvenirs universitaires, le roman gothique est la projection de la réalisation de ce que notre cerveau invente, la forclusion dans ses rites un peu fous. Strega tout aussi bien pourrait raconter l’insidieux basculement dans ce que l’on nomme hystérie collective. Peut-être qu’un des seuls sujets du roman est l’isolement, comment il fait parvenir au réel. Comment on parvient à prolonger nos attentes que quelque chose arrive. Dans une lecture sans doute trop freudienne on dirait quelqu’un, avec une lecture trop, disons, masculine, on pourrait penser que le fantôme dans le placard est celui de la sexualité, expectative et appréhension de la venue de l’homme… On aimerait que tout ceci soit obsolète. Pourtant ce récit schématique revient, impose d’en inventer des écarts. On aime alors comment, pour se maintenir dans le récit fantastique, dans le doute qui le caractérise est-il utile de le rappeler, Johanne Lykke Holm, se tient au seuil d’un autre récit. Celui de la sororité des sorcières. À l’hôtel Olympic les neuf jeunes femmes inventent des rites, se soumettent à l’autorité. Une très juste comparaison avec l’effort quotidien de se confondre avec l’image d’une femme. Il persiste seulement une collectivité de récits qui, imparfaitement, s’assimilent. Les jeunes femmes jouent à se faire peur. On pense alors, pour une référence plus contemporaine aux Mâchoires de Monica Ojeda. Les sensations jamais ne coïncident, on les approche dans un basculement du réel : « À l’intérieur de mes paupières, je voyais des scènes étranges de la mémoire de quelqu’un d’autre. » Une disparition, fatalement, advient. De Cassie, il ne reste que la robe, des reliques et les rites inventés pour dire son évanouissement. Jamais il n’est question de ce qui arrive, seulement de ce que l’on en perçoit, du franchissement de la frontière entre ce que l’on rêve (quelque part entre mémoire et à venir) et ce dont on se souvient dans une manière de cérébrale compensation. Rafa ne cesse d’imaginer son meurtrier. Strega, dans une belle connaissance de la littérature romantique surtout allemande (pensons ici au moins à Hoffman) assez admirablement joue la partition du dédoublement, l’unheimlich fascination pour d’hors d’âge poupée mécanique. Johanne Lykke Holm montre une science de l’effleurement assez admirable. Le fantastique ou le seuil du possible, le vertige pour l’attraction dans laquelle on se retient, au dernier moment de sombrer. Délicieuse, dans un jeu de dédoublement bien sûr, relation ambigu avec Alba où des amours s’imaginent. Reste toujours la possibilité de s’enfuir.


Un grand merci aux éditions de La peuplade pour l’envoi de roman.

Strega (trad : Catherine Renaud, 249 pages, 24 $ 95, 20 euros)

Un commentaire sur « Strega Johanne Lykke Holm »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s