Stern 111 Lutz Seiler

Difficile réunification par la quête obstinée d’un passage, d’un langage, d’un lien avec ses parents et son passé. La poésie et la politique, le rapport à la langue, la construction, au seuil de l’imposture, d’un poète. À travers une belle spéculation, un récit hanté par les miroirs et l’image de soi, Lutz Seiler raconte la réunification allemande, les territoires nouveaux sauvages ouverts ainsi à une clandestine occupation, à l’invention d’une utopie, une a-guérilla peu à peu rattrapé par le profit, insensiblement récupérée sous la dénomination de scène berlinoise. Stern 111 se révèle une évocation d’une sensible précision de la vie de ceux qui fuient, la vie de Carl et de celle de ses parents dont il a curieusement la charge, mais ce grand roman est surtout une incarnation de nos territoires perdus, une lucide approche de l’enchantement poétique, de l’aveuglement amoureux.

Après le magnifique Kruso, on est ravi de retrouver Lutz Seiler. Surtout quand ce roman s’écrit assez discrètement comme une nouvelle doublure, une autre forme de distanciation, possiblement autobiographique tant tout y est encore détaillé, à la fois précis et abstrait comme le serait, dans une définition minimale, maladroite, la poésie. On retrouve donc Kruso et Ed, présenté comme des doublures de Carl surtout, peut-on croire, par cette manière d’absence, leur sensation d’être en marge, en retrait, jamais entièrement dans le basculement dont ils peuvent témoigner précisément parce qu’ils n’y comprennent rien. On pourrait le dire ainsi, Carl est un idiot magnifique, un voyant dans la perspicacité de son incompréhension, un prophète dans le mystère dont s’illumine son nomadisme. Tout le roman est alors animé par cette pulsion : trouver un endroit non tant pour exprimer ce que l’on est, mais plutôt pour traverser les déconvenues de pouvoir incarner ce que l’on rêvait d’être. Une longue fuite en miroir. L’exploration d’un manque sans doute aussi. Comme le pense Carl, comme le restitue l’auteur dans son point de vue omniscient flottant, entre commentaire et pensées intimes de son personnage, à propos de ses parents : « mais déjà dans le passé, depuis toujours en fait, ils lui avaient toujours manqué.» Trouver la bonne fréquence pour écouter l’enfermement dans notre bonne histoire. Ou alors, pour se mettre en miroir de la quête d’un passage poétique de Carl, répondre à cette question qui aimante nos vies : « Qu’arrivait-il quand on était appelé par quelque chose pour quoi on était pas fait ? » Peut-on réellement opérer une réunification avec la vocation ? Comme une étoile solitaire, celle du titre (Stern — l’étoile — 111 désigne un poste de radio, avant la réunificaiton chaque membre de la famille y écoutait sa propre fréquence), chacun poursuit la fuite de son propre destin. Le monde totalement inversé que serait celui de la chute du Mur de Berlin. L’histoire des parents de Carl forme un heureux contre-poids, un jeu sur le rythme qui permet, tel un miroir donc, de révéler ce que pense Carl. Le voilà à l’arrière-garde, chargé de veiller sur l’appartement familial pendant que ses parents fuient à l’Ouest. Carl se trouve à l’arrière-garde, improbable récipiendaire de l’histoire de ses aînés. La lente dilapidation de la minutie parentale devient une façon de raconter, dans toute sa matérialité, un quotidien à l’écart — c’est de saison — de l’abondance : savoir réparer et entretenir le peu que l’on possède. Pesant héritage avec lequel il faut bien apprendre à composer. L’histoire des parents sert aussi à dire la douce déraison d’une organisation rationnelle, en apparence soigneusement planifié. Le poids d’une éducation. Carl s’enfuit de l’appartement, des rites et entretiens qu’il ne saurait reproduire. Belle description de cette fuite à l’est, de l’identité nouvelle qu’il faudrait s’inventer pour éviter la stigmatisation. Lutz Seiler se saisit de l’occasion d’inventer une manière de solidarité entre les réfugiés, entre tous ceux qui savent qu’un chez soi n’est jamais que temporaire, expression d’un rêve qui doit continuer à se mouvoir.

L’espace d’un instant, il sentit s’insinuer en lui le soupçon que le monde auquel il appartenait avait disparu subrepticement et qu’il n’était qu’un survivant, un morceau de bois pourrissant emporté par le fleuve immense des temps nouveaux.

Fort heureusement, aucune nostalgie ne se dégage de cette évocation de la perte de la RDA. Rien qu’une vie obstinément normale restituée dans ce qu’elle a de risible, d’attachant. Pour le père, une bonne planche, ça peut toujours servir. Devenu professeur de langage informatique, il continue à pratiquer la récup. Tout peut toujours servir, trouver un autre usage, une autre leçon métaphorique de la poésie ? Une manière de généraliser aussi le discours : que fait-on de ce dont, à notre corps défendant, on hérite. Inge, la mère de Carl, voit ressurgir son ascendance paysanne. Carl lui hérite d’une voiture, une Shiguli, robuste bagnole soviétique amoureusement entretenue par son père. Il s’enfuit à Berlin. Nous entrons dans une autre dimension, celle déjà magnifiquement présente dans Kruso : la précision ne s’atteint sans doute pas sans une dimension mythique, sans une doublure onirique. La possibilité poétique de ne s’installer nul part, de traverser la vie en quête d’une tangence. Peut-être aussi ne saurait-on raconter une existence sans approcher les communautés qu’elle s’invente, les groupes et utopies auxquels elle voudrait adhérer. Impossible de ne pas sentir une vraie fascination pour la communauté fiévreuse dans laquelle Carl se trouve amalgamer. Il m’intéresse assez peu de vérifier l’existence réelle de cette a-guérilla que veulent mener cette bande menée par le charismatique berger. Partout, il trimballe une chèvre, se nourrit et partage son lait, il invente des zones temporaires d’autonomie, il revend outil et morceaux du Mur. La tendresse qui excuse la dérision, voire la préservation des idéaux. L’invention d’un lieu, Le Cloporte censé accueillir les travailleurs, réunir les luttes, faire converger la réappropriation des appartements laissés vacants. La lucide inconscience de Carl, sa si séduisante façon d’être absent du monde pour parler comme Pierre Cendors, deviendra description d’une insidieuse récupération marchande : les seuls travailleurs du Cloporte sont des travailleuses du sexe. La cave devient un peu plus propre, un peu plus arty, la contestation devient un souvenir mythique. Il est un peu hâtif de le dire ainsi, mais Lutz Seiler parvient à dire toute cette époque avec une grande fraîcheur, cet enthousiasme de la découverte, le sage éloignement de celui qui ne veut pas paraître naïf et veut pourtant s’attacher aux ultimes espoirs juvéniles. Carl à vingt-six ans, l’âge des basculements, des passages vers la poésie, le moment où l’on pense se forger une identité fixe. Là encore dans un miroir mythique, amoureux. On ne saura jamais si celle qu’il aime est bien la jeune fille qu’il croit avoir aimé. L’occasion pour Lutz Seileir de donner un autre visage à cette réunification.

Penser n’est que la relecture de contrôle — parler d’abord, penser ensuite, c’est le secret. La musique d’abord.

Autant de mots avant d’évoquer l’essentiel : la magnifique, fine et d’une très grande simplicité, dont Lutz Seiler restitue l’appréhension poétique. Comme le dit Carl, comme peut-être pourrions-nous être plus à le penser et le vivre : « je maintenant seul ici, et je cherche un refuge, rien que pour moi et mon écriture, pour ma quête d’un passage, plus précisément de passage à une existence poétique. » Ou encore, avec une grande exactitude me semble-t-il : «rejoindre cette sphère précieuse d’absence et de fatigue où les mots se montraient sous la forme dont il avait besoin — à l’état brut, indemnes de toutes pensées. » La poésie dans ses rites, ses gestes. Carl se trouve, pour la plus grande fierté paternelle, un établi, il y installe ses poèmes. Il en trouve le rythme en les martelant un tournevis puis une kalach à la main. Pour donner une idée de la délicatesse, de la beauté n’ayons pas peur des mots de Stern 111 on pourrait le qualifier de roman de poètes, comme le sont par exemple tous ceux de John Burnside. L’ultime refuge de la poésie serait-il la fiction, la réinvention de soi dans tous les miroirs dont Lutz Seiler parsème sa prose ?


Un grand merci aux éditions Verdier pour l’envoi de ce roman.

Stern 111 (trad : Philippe Giraudon, 570 pages, 25 euros)

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