Les oubliés Thanassis Hatzopoulos

La lucidité de ceux qui ont des absences, la clairvoyance des réprouvés, la pureté des sensations de ceux qui sont mis à l’écart tant ils vivent dans leur propre monde, tant ils brouillent les frontières, tant ils voient des fantômes, révèlent l’oubli que nous serons. Au plus près de la séparation des sensations, à hauteur de leur isolement, de leur handicap aussi, nous suivons le destin, ordinaire et magnifique, d’Annio et d’Argyris. Une jeune femme qui souffre d’un léger retard de développement intellectuel promène le lecteur dans une petite ville rurale grecque : la vie dans ses enchantements et incompréhensions, les rites et ce qui y échappe quand la mort s’installe. Un jeune homme épileptique regarde le monde derrière son comptoir de pharmacie, joue de la musique avec une feuille de laurier, hérite de la charge des morts avant de les retrouver. Dans une prose poétique, naïve et profonde, Les oubliés dit habilement cette pénétration de la mort et de l’oubli dans ce monde humble. Thanassis Hatzopoulos parvient à dire non tout ce qui s’efface mais les rites et les gestes avec lesquels on combat l’oubli, on laisse subsister ses vies minuscules, magnifiques.

Une très bonne surprise que ce roman. On est ravi qu’elle nous vienne de Grèce, que les éditions Quidam continuent à publier de la littérature hellénique. L’intérêt le plus anecdotique des Oubliés serait la façon dont Thanassis Hatzopoulos fait un portrait de son pays. Une ruralité sans âge dont sans doute il reste de modestes traces. Le lecteur y trouvera, disons, de quoi satisfaire sa curiosité ethnographique. Surtout dans la première partie, celle qui concerne Annio, on aura une description des fêtes et rites, des dévotions aux saints, des gâteaux au blé pour les morts, tout ce qui fait communauté pour celle qui en observe, de loin, les traditions incompréhensibles, réconfortantes seulement quand elle peut y trouver un bonbon, un peu d’écoute pour ses peurs. « D’ailleurs, la vérité n’était pas le fort de cette société. » On pourrait facilement penser que l’idiotie se révèle une lucidité paradoxale. Ce sera le charme vrai de ce roman : Thanassis Hatzopoulos n’y tient pas un discours sur le handicap, n’y fait pas une vaine apologie du dérèglement des sens qui serait censé y advenir. Son roman tente de s’ouvrir à la compréhension, de raconter à hauteur de femmes et d’hommes ceux qui y survivent sans y être tout à fait. « La petite n’avait au fond des yeux d’autres compagnons que la peur. Même quand ils souriaient. » Les oubliés n’est pourtant pas le récit d’un enfermement, plutôt celui de brèves échappées, de celles qui existent parce que personne n’en a connaissance, ceux qui les vivent ne sauraient les mettre en mots. « Comme si la maladie avait été une crypte de mort au sein de la vie où il pouvait aller à sa guise. » Le retard mental, pensons au Benji du Bruit et la fureur de Faulkner au haut-mal, Les oubliés convoque et se départit de ses deux lieux-communs littéraires. Sans doute par la référence implicite (seulement française?) à Pierre Michon. Les oubliés, à l’évidence, ne sont pas seulement Annio et Argyris mais toute la communauté qu’ils traversent, voient. On aime tout particulièrement la solidarité distanciée mise en jeu dans ce récit. On ne comprend pas, on méprise aussi, on s’inquiète et se lasse, on renvoie à cette indifférence qui souvent, dans notre prétendue normalité, nous caractérise. Nota, Lisa, Vanghélis veillent malgré tout sur Annio. Le pharmacien Aristoménis, sensible à la différence, accueille, Argyris, lui trouve un poste en échange de ses médicaments.

Annio était ici et les autres étaient là-bas. Telle était la position déterminée par l’ermite qui était en elle. Un acte d’acceptation de la vie et de la mort. Mais aussi une réfutation de la vie et de la mort. Cette croisée des chemins, cette rencontre, cette position exprimée par son corps, c’était justement cela Annio.

Une sorte de miracle, un lieu inhabitable, hanté par les morts dont les deux protagonistes de ces deux récits séparés, très fortement liés par leur unité thématique, ont finalement la garde. Du fond de son spectre autistique, comme on dit, Annio refuse de comprendre la mort, à admettre la sienne propre. Pourquoi se résignerait-on à l’oubli ? Une mémoire acharnée, folle pour ainsi dire : la possibilité d’un oubli. Une autre présence aussi de la mort. « un corps social qui aurait préféré se débarrasser de tout soupçon de maladie et pour lequel la propreté et la santé, lorsqu’elles n’étaient pas un destin, étaient au premier rang de ses idéaux. » Dans nos sociétés modernisées, la mort est tabou, planqué. Ce que raconte ce roman est la place qu’on laissait, un peu en marge, plus craint qu’admiré, à ceux qui pensaient pouvoir communiquer avec elle. Annio continue à être hanté par les fantômes de ses parents ; Argyris est lui chargé de briser la cruche sur la sépulture des morts et s’écroule quand il doit le faire pour son père. Pourtant, il faut le noter Thanassis Hatzopoulos ne vire jamais à la célébration, à la nostalgie ou à la naïveté. On pourrait penser à l’équilibre délicat, à ses ratages parfois aussi, de Jon Kalmman Stefanson sur un sujet proche. À ceci près que, dans Les oubliés, le handicap n’est la preuve d’aucune rédemption. Peu à peu, ils laissent place à une fixation qu’il faut bien qualifier de maladif. Le roman fort heureusement ne vire pas dans l’angélisme : la faute à une société qui ne saurait pas prendre en compte les spécificités. Annio et Argyris, dans une sorte de communauté de destin dont jamais l’auteur n’accentue les ressemblances, finissent par sombrer, à se retrancher en eux-mêmes. La littérature sait aussi dire ceci. La délicatesse de Thanassis Hatzopoulos touche alors. Comment dit-on le silence, le froid, les lèvres qui se referment, les déchets qui s’amoncellent à la recherche de l’on ne sait quelle trace. Par une langue simple, humble, qui pourtant sait dire ce lieu « frôlant le miracle ou l’hubris » où parfois un regard semble possible, pour dire tout ce qui ne passe pas dans nos vies ordinaires.


Un grand merci à Quidam pour l’envoi de ce roman.

Les oubliés (trad : René Bouchet, 276 pages, 20 euros)

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