Le cartographe des absences Mia Couto

L’absence à soi, ses dédoublements, d’une mise en récit de la quête d’un passé, du retour d’un homme dans son village du Mozambique, à la veille d’un cyclone, en quête d’un demi-frère, d’un père, de cette parole poétique qui, par la tromperie, la dissimulation, la distanciation ironique, ses fulgurations lève une ombre de vérité, dévoile cette cruelle absence au pays de la colonisation, les sordides manipulations policières qui la sous-tende. Suite de récits habiles de récits enchâssés, de réflexion sur l’absence à soi que serait l’écriture, la réinvention d’un passé à la mémoire forcément trouée, Le cartographe des absences est un grand roman sur la quête de soi, la traversée des mensonges que fut la présence portugaise au Mozambique. Mia Couto explose son dispositif narratif où alterne de biaisées archives de la police secrète et le témoignage au présent d’un fils, faussement amnésique, qui revient cherché ce qu’il n’a pas su être.

Le roman sans doute ne fait-il que montrer ses arrangements avec ce qu’il est trop facile de considérer comme une réalité unilatérale. Il est des romans dont le seul enjeu serait de déjouer la fausseté, de s’y laisser prendre sans jamais en être entièrement dupe. Ce serait l’autre nom de notre désir d’histoire, ce serait une des incarnations de l’Histoire officielle. Mia Couto se livre ici à un exercice d’équilibriste : la fausseté ne saurait être qu’illusoire au risque de devenir ainsi une validation, d’excuser l’inacceptable présence portugaise au Mozambique. Le vrai est un moment du faux, comme disait l’autre. Peut-être mais il faudrait alors dire que l’on ment quand on affirme ceci. Moment d’une fugace vérité que jamais l’on ne peut renoncer à saisir. On pourrait, au délicat équilibre donc entre célébration et ironie, l’appeler poésie. Un trompe-l’œil, le vecteur de la vérité d’un instant pourtant. Nous ne consignerons pas toutes les jolies formules, placés en épigraphe de beaucoup, de chapitres censément écrits par le père du narrateur, avec lequel d’ailleurs il est si souvent confondu. Lui qui est professeur mais vient dédicacer des recueils de poèmes. Un jeu de miroir qui montre ses propres illusions, qui reflètent pourtant une indécidable vérité. Dans une note liminaire, Mia Couto signale que son livre s’inspire de faits réels, que son père s’est trouvé, en tant que journaliste, le révélateur de massacre de l’armée dite régulière sur les populations dites autochtones. Peut-être que l’horreur jamais mieux ne se révèle que dans son aspect farce. Adriano Santiago, le père de Diogo qui sert de narrateur, est lui aussi témoin de ce massacre. Un massacre dont les autorités compétentes ne cessent d’ailleurs de jouer sur l’irréalité. La répétition en ferait un dérèglement des secondes, quelque chose qui, en se répétant, tout aussi bien ne pourrait ne pas avoir eu lieu. Royaume ambivalent de la fiction. Adriano ne parviendra pas entièrement à témoigner, par une confusion comique la pellicule qu’il devra passer deviendra celle ne contenant que des femmes nues. Ses maîtresses, peut-être. Sans doute reste-t-il tout de même la possibilité de raconter cette histoire, de dire toutes les implications qu’eurent ce massacre. Et le roman est sans doute l’ultime lieu où préserver la possibilité d’habiter en poète. C’est d’abord ceci qu’offre Le cartographe des absences : un saisissant portrait de poète, en homme bon. Comme l’espère sa grand-mère, peut-être s’agit-il d’être naïf mais de choisir ses naïveté.

On célébrait la beauté de la fête, non les résultats de la compétition. « C’est peut-être faux, mais c’est beau. »

Le narrateur, dans un très beau et révélateur épisode de foot, est nommé Khiwa, le feinteur. Celui qui est célébré non pour ses dons en feintballeur mais parce qu’il porte le ballon, offre la possibilité de jouer. Les absences qu’il s’agit ici de cartographier sont celles de tous les récits qu’on livre au narrateur. Encore des jeux de dédoublements dans lequel il espère, le lecteur, avec lui, trouver un instant de vérité. À la fin, tous les récits se confondent. Peut-être fallait-il, en apparence, s’en absenter pour dire ce que fut notre présence, tout ce qu’elle avait, là-bas peut-être un peu plus que n’importe où. Soulignons alors de curieuses concordances : le travestissement pour dire l’horreur guerrière ici fonctionne un peu, rapprochement des plus hasardeux, comme dans Appellez-moi Cassandre de Marcial Gala. « Nous ne sommes que la gâchette vivante de donneurs d’ordres sans visage. » Des tueurs. Sandro est le faux-neveu de Diogo, son vrai demi-frère. Chasser parce qu’il aimait se travestir, tuer sans doute parce qu’il a revêtu les déguisements d’une double identité. Le narrateur prétend être venu à sa recherche. On suivra sa survie, ses traversées de l’horreur coloniale. Elle a bien sûr plusieurs visages. Les colons aussi en partageaient, comme une défense malheureuse, l’irréalité, les manières dont toujours elle se fait rattraper par l’aspect les plus contondantes de la réalité. Une femme forcément dédouble la quête de Diogo. Ses histoires illustrent alors toute l’impossibilité d’une présence quand elle se refuse au métissage, à l’amour. Diogo rencontre Liana qui lui confie les archives de celui qui sera, en partie, responsable de la mort de son père. Liana veut enquêter sur la mort de sa mère qui se serait suicidée en se jetant au bras de son amant autochtone. Elle survit, s’invente d’autres déguisements. Mia Couto excelle à révéler peu à peu la manière dont les mensonges d’alors entremêlent cette histoire. On passe alors d’un récit à l’autre avec un vrai sens du rythme, selon la trop usuelle formule consacrée. On parlait d’exercice d’équilibriste, ce sera aussi celui entre les illusions d’un système insupportable et la vérité humaine, complexe, de ceux qui le subissent qu’ils en soient victimes ou acteur. Peu à peu, l’inspecteur du PIDE révèle ses ambivalences, ses souffrances, un visage un instant de la vérité derrière tous ces mensonges. C’est d’ailleurs la partie la plus intéressante du Cartographe des absences : précisément cette part d’oublis et de revenances, de mauvaises consciences et de souvenirs. La mémoire que l’on ne saurait faire taire mais à laquelle il convient de ne pas imposer une vérité unique.


Un grand merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Le cartographe des absents (trad : Elisabeth Monteiro Rodrigues, 350 pages, 22 euros80)

2 commentaires sur « Le cartographe des absences Mia Couto »

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