Au pipirite chantant Jean Métellus

Soulèvement haïtien, solaire écoute de sa souffrance, ses exils et ses dieux perdus, de ses voix étouffées et surtout des révoltes qu’elles portent au-delà des doutes et tristesses. Ce choix de poèmes donne à entendre une voix, son inquiétude, les menaces qu’elle pressent, la violence d’un pays, son désir d’illumination et les nuits et les failles qui la hante, la font résonner. Au pipirite chantant permet de découvrir l’œuvre de Jean Métellus, aussi bien ses longs poèmes sur le réveil agricole que ceux sur le soleil mais aussi ceux plus brefs où l’on entend la rumeur d’une île dont il parvient à recréer misère et violence, espoirs et désirs, tous les étouffements de cet incertain pays des mots.

On est ravi, vraiment, de découvrir le troisième volume de la belle collection de livres de poche dans lequel se lancent les éditions Maurice Nadeau. Après les quasi classiques que sont Les wagons rouges de Stig Dagermanet Lunar Caustic de Malcom Lowry, nous avons le plaisir, pour le modeste prix de 9 euros 90, de découvrir un poète. Il faut bien admettre n’en avoir jamais entendu parler. On excusera, j’espère, ma méconnaissance de la poésie, on fera de même pour la grande difficulté à évoquer un recueil de poèmes. La préface de Claude Mouchard me paraît poser une question qui pourrait servir de naïf premier angle d’approche : « L’intelligentsia française ne cherchait-elle pas, alors, à charger ces poètes — exotiques mais proches — d’un rôle qu’elle ne se sentait plus d’assumer ? » Une confiance vraie, avec ce que cela induit de douleur, dans l’engagement poétique, dans le pouvoir des mots à décrire la pauvreté, ses humbles rites comme forme d’un refus primordiale. Un grand danger cependant de reconduire ainsi une logique condescendante de développement. Chercher ailleurs une poésie, brute, pour ne pas dire primitive, encore naïve pour nous autres occidentaux repus de confort et de la croyance d’être en crise, en décadence. Il est pourtant chez Jean Métellus disons un enthousiasme, une confiance dans les effets poétiques dont il ne craint pas d’user. Ainsi l’allitération peut, par instant, paraître excessivement présente, trop audible. Un seul exemple un peu au hasard : Les fagnes et les marécages, les marigots et la fange animaient leur venin à la flamme du phare. » Mais, sans vouloir en faire un reproche, il faut admettre que cette permanente lueur sonore des vers de Métellus fonctionne. Qui a décrété, par dédain et lassitude, une trop vieille histoire, que la poésie devrait être consciente de ses effets, apprendre la discrétion, le minimalisme d’évoluer à bas bruit, sans s’assumer serait-on tenté de dire ? Pourtant, important de préciser qu’Au pipirite chantant ne fait pas entendre une poésie qui abuserait des formes anciennes, se voudrait retour aux sources, céderait alors aux sirènes de la parole folklorique. Le vers est libre, la ponctuation y introduit souvent de beaux décrochages syntaxiques, la comparaison certes paraît parfois un peu évidente. Jean Métellus ose le très long poème, quasiment le récit monde. Le poème qui donne son titre au recueil évoque justement l’éveil d’un monde, sa récréation cosmogonique, exilée à laquelle, à l’écoute, parvient le poète. La terre d’Haïti, la rude vie là-bas sans jamais sombrer dans le misérabilisme ou la candeur de celui qui en est exilé.

Comment échapper à ces saisons/ À ces moments émoussés par la détresse, / Témoin de pays perdus, de voix étouffées.

Si on avait un peu plus confiance dans nos formules, on hasarderait que Jean Métellus opère une créolisation d’un étouffement occidental. Union poétique de l’ici et du là-bas. « Je dis tout au sanglot, au calcaire, au cristal / À l’ouvert et au vide. » Il me semble qu’une partie de ce recueil est habitée par l’empêchement. Jean Métellus vécu à Paris, il parle de son pays comme d’un lointain, jamais comme d’un paradis perdu. On sent dans les textes collectés ici une manière d’empêchement corporel. « Le temps d’écouter dans cette pâle insomnie la voix étouffée de la vie. » Le corps du désir derrière la poésie, figure peut-être un rien entendu. Rien que l’aspect composite du réel, son aspect radicalement insuffisant, son perpétuel appel à autre chose : « Combien ont péri qui croyaient vivre à cause du grondement du réel ». Le désir a ses ombres, latentes menaces, inassouvissement et inquiétude. Une sorte d’intranquillité qui ici ne se résout à aucun discours. « Et quand j’ai cherché l’homme sous l’épaisseur des/ chairs j’ai découvert un immense désespoir. » On entend une vraie fronde poétique chez Jean Métellus, elle ne propose aucun miracle, n’absout aucune peur qu’elle parvient à faire coexister. Métisser nos paniques métaphysiques et le soulèvement poétique peut-être pourrait être cela, la créolisation poétique.

Un ruissellement d’énergie dans la mêlée sociale/le crépitement des courages dans l’écœurement/ des désastres.

Le soleil éclaire la terre d’Haïti, sa pauvreté. Femmes et enfants noirs, le travail et l’absence d’échappatoire. Un engagement qui jamais n’oublie la pluralité des mondes. « Et sur tout homme et sur toute vie je répandrai l’arôme salace des grandes insurrections ». On ne peut pourtant confondre Jean Métellus avec un chantre partisan de la révolution. Là encore, une présence nécessaire dont il est impossible d’oublier les désespoirs. Un peu, si on ose ce rapprochement des plus hasardeux, comme l’entêtante présence des dieux enfuis chez lui. « L’homme saccageait son âme/ Éparpillait sa puissance Investissait les temples/ À l’assaut de l’extase. » Les loas et les dieux ancestraux, les puissances de soumission du vaudou et une très grande inquiétude spirituelle. Elle reste (bien sûr voudrait-on penser) sans réponse. Une façon aussi de faire entendre l’universel à l’œuvre, en question toujours, chez Jean Métellus.


Un grand merci aux éditions Maurice Nadeau pour l’envoi de ce livre.

Au pipirite chantant (préface de Claude Mouchard, 184 pages, 9 euros 90)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s