Cocoaïans (naissance d’une nation chocolat) Gauz’

Colonialisme du chocolat, exploitation du cacao ; histoire d’un pays à travers cette matière première mondialisée dont il ne tire qu’un profit minimal ; réflexion sur la parole et ce qu’elle rend visible. Cocoaïans (naissance d’une nation chocolat) reprend à différentes époques la façon dont la Côte d’Ivoire s’est vue contrainte de cultiver le cacao, s’est trouvée prisonnière de ce commerce colonial avant que d’être victime de ses spéculations, avant — par une belle projection dans l’avenir — la possibilité d’une révolte. Gauz’ met subtilement en dialogue, avec sa fille, entre les chefs de tribus, entre les propriétaires qui luttent pour créer un syndicat, entre la lune et le soleil, cette naissance d’une nation, cette possible appropriation du chocolat.

L’Arche continue avec la publication de sa jolie collection « Des écrits pour la parole » son exploration des pouvoirs politiques de la langue, nous permet de nous demander comment, si elle est consciente d’elle-même, elle tente de construire une contre-narration, ouvre un interstice pour envisager autrement le monde. Gauz’ y parvient par une sorte de fantaisie, un humour bien renseigné, de beaux changements de points de vue. D’abord, comment la colonisation peut fonctionner : « un bon-marcheur beau-parleur », quelqu’un capable d’arpenter un pays en disant : il est à moi, je le veux. Et ensuite, bien sûr, vient les façons de faire vriller le fonctionnement économique, imposer des petits-chefs, instrumentaliser les autorités locales. Et pourtant, « les enfants deviennent adultes des histoires qu’on leur raconte. » Ce que propose Cocoaïans est un « conte-mensonge », la possibilité que les choses enfin autrement se passent. Alors, récit plutôt drôle d’un père à sa fille qui veut manger une tablette de chocolat. Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler que ce produit de luxe, à la consommation devenue omniprésente, est le résultat d’une oppression coloniale. Un pays, l’auteur ne le nomme jamais, maintenu dans la pauvreté, dans l’exploitation d’une matière première sur laquelle d’autres, ailleurs, les maîtres d’hier, spéculeront. Notons au passage la très belle lecture du racisme de Charlie et la chocolaterie, ce peuple noir qui travaille, pour le plaisir, à ramasser les fèves de cacao.

L’homme blanc lui ne s’est pas débarrassé du sens pratique vissé à ses viscères. Les visières sur les casquettes des policiers coloniaux, elles remplacent la main pour empêcher d’éblouir. Les doigts ainsi libérés savent mieux serrer matraques et chicotes.

On passe ensuite au début de l’exploitation du cacao. On aime comment l’auteur rend le secret des palabres, fait en italique une manière de commentaire sur les pouvoirs de la langue, ce qu’elle dispute, répète ou invente. Donnons-en un seul exemple pour ne pas trop paraphraser ce court texte d’une grande force. Gauz’ rappelle à quel point l’ironie est constitutive de toute contre-narration, toute possibilité d’inventer de nouveaux mythes : « Il est trop facile de rire sur le ridicule. Affaires de terres, palabres d’éther. » Tout ceci pour arriver à ceci : « les cultures que l’on plante en terre déterminent la culture que l’on plante dans les âmes. » Une sorte d’absurdité à cultiver cette cosse amère. Diviser pour mieux régner, comme on dit. Le récit passe ensuite, toujours dans cette belle ambiance de palabres clandestins, surveillés, à Treichville, en 1944. Les planteurs veulent s’organiser en syndicat, graines de l’Indépendance. Répression. « Indépendance cha cha », une jolie chanson qui n’efface aucunement la dépendance économique, l’impossibilité de négocier le prix de la matière première. Le plus grand talent de l’homme blanc serait d’interrompre les discours. Avec cette ironie puissante, le colon d’hier est devenu sous-directeur à la Banque Mondiale, veut ses intérêts, agit sur la succession des coups d’états. On ne voudrait surtout pas que les bruits des obus fasse augmenter le prix de la tonne de la fève de cacao. Notons d’ailleurs, la très belle utilisation de Gauz’ de tonton Fanon : « à chaque génération de découvrir la mission exacte qu’elle doit accomplir pour que le peuple progresse vers plus de bonheur et de justice. » Cocoaïans décrit la naissance de cette nation qui enfin pourrait décider, non tant de manger le chocolat qu’elle a produit, mais d’éviter de reproduire des logiques de domination. Il est sans doute nécessaire, alors, de montrer à quel point cette domination est un discours, y échapper passe par la pluralité, le commentaire aussi de cette parole. Gauz’ y parvient dans les passages en italique sus-mentionné, par aussi la grande légèreté de ce texte implacable.


Un grand merci à l’Arche pour l’envoi de ce texte à la parole si puissante.

Cocoaïans (naissance d’une nation chocolat) : 106 pages, 14 euros

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