Crier son nom Alessio Forgione

Une adolescence à Naples : le foot et les conneries, les amours et les aléas de l’attachement familial. Marco Pane traverse sa vie, entre magazines sur les extra-terrestres et les petits trafics, on entend son incompréhension, son désir de sens et d’attention. Dans une langue simple et touchante, toujours à hauteur de son personnage, Alessio Forgione restitue la découverte de soi, comment on compose avec une mère partie, les mauvais coups des copains, l’invention du désir, la fatalité qui s’annonce. Crier son nom : un joli et simple roman de formation.

J’aime aussi lire des romans qui sont simplement, totalement, dans le récit qu’ils mettent en place, en dehors du commentaire ou de l’exégèse auxquels ils pourraient donner lieu. On ne peut pas en dire grand-chose. Peut-être est-ce aussi pour cela que je les aime : un défi d’écriture. On peut aussi penser qu’il reste peu de la lecture de Crier son nom. Un roman qui n’interpelle mais questionne en douceur, sans insistance. Peut-être parce qu’il parle beaucoup de foot, que ce n’est pas un sujet (encore un) qui me passionne, j’ai pensé que Crier son nom interroge ce que l’on pourrait nommer, avec un rien de prétention, la masculinité. Marco a quatorze ans. L’âge de tous les mimétismes, de tous les conformismes sans doute aussi. Un des charmes de Crier son nom est d’estomper l’époque à laquelle se déroule son action. Quelque part dans les années 90, j’imagine tant je perçois certains traits d’une masculinité encore transmises, assez proche au fond de ma propre éducation. Alessio Forgione est assez malin pour montrer d’ailleurs que le père du narrateur n’y est pour rien. Il dessine une figure paternelle assez complexe, tout de silences, de bonté mais sans une grande part de violence. Le foot entre homme, tout ça… Une certaine impuissance aussi face à son fils qui dérive, ne parvient plus à s’accrocher au savoir scolaire, à l’émancipation sociale qu’il vend. Le roman parvient, je trouve, à restituer cette apparente indifférence adolescence, non pas tout à fait de l’inconséquence, plutôt l’attente que les choses se passent autrement, la conscience inquiète que ça va pas le faire. Le goût du ratage, l’échec scolaire quand on se dit que tout est foutu. Autant plonger. Faire les mauvais choix, en conscience, avec cette lucidité que l’adolescence se prend en pleine poire, sans échappatoire. L’histoire d’un gamin intelligent un peu perdu par l’absence maternelle, le poids du devenir qu’on lui met sur les épaules. Une force du roman est de déployer les déterminismes sociaux implicites, en bordure de conscience comme ils le sont, sans doute, pour un adolescent. Un quartier populaire de Naples, les ragazzi ne sont pas loin. Maurizio non plus, un gamin studieux avec lequel Marco aurait pu se lier d’amitié.

Mais, l’adolescence est, pour autant qu’il m’en souvienne, désœuvrement. On boit des bières, on fume des pétards, on finit par en vendre un peu. Histoire d’une proximité pas totalement voulue à laquelle on s’abandonne. Une histoire de solitude in fine. Marco lit des magazines, Dylan Dog, y croit presque comme on s’invente d’autres réalités auxquels on nous dit que l’on a plus l’âge pour y croire. Alors, bien sûr, rite de passage imposé autant qu’impérieux désir de contact, Crier son nom met des mots sur la naissance de la sexualité, la découverte de la sexualité. Nos vies sont si ordinaires, prévisibles. Tout est décrit avec une grande précision, ce reste de pudeur qui caractérise aussi l’intelligence de Marco. Occasion pour l’auteur de faire comprendre le poids social des relations amoureuses. Un peu de maladresses, des conversations ineptes : de l’attendrissement. Sans forcer sur la familiarité, la langue d’Alessio Forgione joue la transparence, à hauteur de son personnage, de son incompréhension et surtout de son désir de comprendre. Cette capacité à être dans le moment présent, avoir quatorze ans. Et, par moment, on aime les trouées non traduites, les rengaines qui annoncent ce qui va se passer : In quest’epoca di pazzi ci mancavano gli idioti dell’orrore, en ces temps de fou il nous manquait les idiots de l’horreur.


Merci aux éditions Denoël pour l’envoi de ce roman.

Crier son nom (trad : Lise Caillat, 248 pages, 21 euros)

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