La nuit des orateurs Hédi Kaddour

Les pouvoirs de la parole, ses dénonciations, ses sous-entendus comme pratique politique, entre crainte et passive soumission, sous le règne de Domitien au premier siècle. Dans cette atmosphère de complot, de légalisme, de rhétorique naît aussi une littérature dont le roman suit les aléas, les créations quasi collectives dans, là encore, l’échange verbale. Roman d’une belle densité, La nuit des orateurs décrit ce qui pourrait être la dernière nuit de Tacite, l’entremise de sa femme pour lui éviter une mise à mort, torture ou exil, mais aussi le passé, les aspirations et autres déceptions de tous les personnages qui se croisent dans cette nuit du Verbe. Hédi Kaddour parvient, notamment par de transparente intrusion du latin, à reconstituer toute une époque, l’étrangeté de sa mentalité et de ses personnages et surtout de l’infinité de mots dont ils se bercent.

Peut-être ne lit-on que pour l’incertitude. Pour invalider des jugements incertains, pour traverser aussi peut-être l’ennui, cette dense distanciation qui envahit souvent le lecteur de La nuit des orateurs. Des idées un peu fausses, de la mauvaise foi, des formules dont se détacher. Durant toute une partie du livre, sans parvenir à m’en détacher totalement, je me suis demandé si Hédi Kaddour n’usait pas de ce que l’on pourrait nommer l’alibi culturel. Vous aussi avez des souvenirs lointains du latin, une dose de mauvaise conscience et de paresse qui a laissé cette connaissance aussi superficielle que votre croyance dans son importance pour l’histoire de la langue et des mentalités qu’elle forme : ce livre est pour vous. Parce que la culture est souvent un vernis, une couche transparente d’érudition à bon compte, sonore. Au fond, cette remarque inutilement acide peut s’appliquer à n’importe quel roman historique. Une volonté d’une histoire qui fasse sens, soit immédiatement lisible, toujours compréhensible. Hédi Kaddour, un romancier qui connaît son métier comme en témoigne l’agréable souvenir que j’ai des Prépondérants et de Waltemberg. Il ajoute donc une dose d’obscurité, ne se livre ni à un sommaire rétrospectif ni à l’explication de l’importance de cet instant, le miroir qu’il serait supposé tendre à notre époque. Un livre dont on ne sait que penser est aussi un livre qui fait l’économie de se commenter, de dire ce qu’il faudrait en penser, de livrer toutes faites les interprétations au critique. Quitte à quelque peu l’égarer. Surtout si, comme moi, vous n’êtes pas touchez par les luttes de pouvoir, que les hommes qui l’exercent ou y aspirent vous indifférent, que les femmes les soutenant ou les endurant vous agacent. On devrait le savoir, le pouvoir est maudit, il est temps de le laisser vacant, de tenter au moins de ne plus se laisser prendre à ses courtisaneries, jeux de cours et d’esprit qui semble, difficile de penser autrement, fasciner le lecteur. Domitien est une crapule, il tue comme on éternue selon la formule employée à plusieurs reprises. Car ce qui importe dans ce monde est l’importance, la fama, la façon dont on va raconter son histoire, ce qu’il va en rester.

Les apparences n’avaient dans ce cadre surtout pas à préservées, car s’il devient universel le règne de l’apparence peut devenir aussi contraignant que celui de la vérité.

La nuit des orateurs est aussi l’implacable récit de tout ce que l’on accepte, les yeux baissés pour préserver le confort auquel on pense avoir droit. Rien de mécanique chez Kaddour, ce rapport de domination que sans cesse reproduit le langage est certes universel mais sera restitué dans la perception propre qu’en a chaque personnage. J’aime les romans à la dense pagination, longs paragraphes sans aération de dialogues, sans volonté d’aller vite et qui suspendent alors l’instant pour revenir sur toutes les perceptions qui l’ont constitué. C’est sans doute par cela que La nuit des orateurs finit par entraîner son lecteur. Pour les plus cultivés d’entre vous, certes on reconnaîtra avec plaisir celui qui est devenu l’historien, par goût de l’anecdote, des tensions, de l’antiquité romaine, celui dont les tragédies classiques tirent leur argument. Du petit bout de la lorgnette comme on dit. Sa vie est en jeu, il pense, au chaud dans son bureau, à Virgile, à la naissance de la poésie. La dispute me paraît entendu, scolaire presque : Orphée ne serait pas, trop geignard, le père de la poésie, mais Virgile dans Les Géorgiques chanterait plutôt Aristrée et ses ruches, sa discrète douleur comme naissance de la poésie. Tout ceci est fort intéressant. Chaque œuvre se trouve placé dans sa perception politique, son contexte toujours plus ou moins de commande. Avec Tacite, Pline (le jeune, ça va sans dire) est accusé surtout pour avoir écrit un livre sur un opposant.

La vie résistait mais sans gloire, dans une histoire de plus en plus dangereuse, qui parlait d’un monde en décomposition, du réel qui s’engloutissait dans le chaos et la tyrannie omniprésente du chaos.

Alors, La nuit des orateurs un roman sur le moment historique où la littérature prend en charge ce qu’il ne faut pas dire ? Au lecteur de choisir ce qu’il préfère dans ce roman qui évoque tant de thèmes. Avec malgré tout une certaine froideur, cette distance à soi qui, sans doute, caractérisait les hommes et femmes de l’époque. Lucretia ou la complexité. Un rapport très ambivalent avec Domitien, un ami d’enfance, la seule qui puisse peut-être encore lui parler, se rend au palais pour plaider la cause de son mari. Hédi Kaddour excelle dans le décryptage des demi-mots, des gestes et allusions. On aurait tendance à penser qu’il n’est pas difficile de confondre délicatesse et décadence. Pour se sauver, on apprend à décrypter les allusions. Le pouvoir n’assume pas ses décrets, laisse la responsabilité aux subordonnées. Mécanisme connu dont nous aurons toutes les variantes ou quand la terreur devient grotesque. Plongée dans les passions d’un fou, d’un être qui n’est d’ailleurs, à travers le langage, qu’une imitation. Un Néron chauve l’appelle la plèbe. Hanté par le complot, par la fragilité d’un pouvoir imposé par la peur, Domitien en voit dans chaque geste, contraint son préfet de prétoire à en inventer. On reste assez incertain dans cet univers détestable.


Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce livre.

La nuit des orateurs (405 pages, 7 euros 80)

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