K comme almanach Marie-Jeanne Urech

D’une apocalypse joyeuse, doucereuse, fantaisiste, sautillante dans cette écriture fragmentée où se dessine, à l’abandon, une ville laissée à un lampiste qui s’acharne, contre une végétation luxuriante, à en préserver la lumière, une langue subtilement de décalage comme l’univers dans laquelle, à son aise, se déplie la prose de Marie-Jeanne Urech : toujours en échappée. K comme almanach, sous ses allures de conte, de récit de science-fiction, d’éloge décalé à la lecture et à la transmission, porte une rieuse interrogation sur nos désirs d’ailleurs, sur ce qui nous relie, sur l’écart qu’en permanence doit maintenir le langage.

Vous le savez sans doute, ici on aime être surpris par une représentation du monde, la création d’un univers à part entière à partir d’un rempart de mots. Marie-Jeanne Urech propose le sien qui d’abord légèrement désarçonne. Peut-être est-ce seulement moi, mais j’interroge toujours les évocations surannées, le décalage temporel comme incarnation d’une nostalgie qui me reste étrangère. Le temps d’avant comme celui où l’on aurait vécu comme détachée des préoccupations matérielles, une vie plus simple que trop facilement on pourrait dire plus vraie. Peut-être la littérature se meurt de se confier à des représentations anciennes, à nous refaire du conte philosophique où la mordante ironie serait devenue sage, équilibrée, leçon de vie. Une crainte qui s’empare du lecteur dans les premiers fragments de K comme almanach. Un lampiste qui s’acharne à tenir son poste dans une ville désertée, peu à peu gagnée par l’absurde. On craint souvent l’escalade dans l’absurde, une sorte d’incohérence par gratuité, par absence de représentation visuelle offerte dans les descriptions. Fort heureusement, Marie-Jeanne Urech sait s’arrêter. Simon est lampiste, il va déguster sa choucroute. Sans poisson, rien n’est plus pareil. La solitude d’un homme, on aime quand en est montrée la douce irréalité : une mélancolie sans contour. Une sourde tristesse aussi. Ceux qui restent sont ceux qui ne veulent pas, ne peuvent vouloir, une vie nouvelle, ceux qui n’aspirent pas aux vertes prairies de Belgador. La sonorité de l’Eldorado, ses promesses en toc. Un truc un peu pop, paradis en plastique des années soixante. On sent qu’une des références de l’autrice reste Boris Vian. Ce sera précisément par ce jeu de décalage temporel que K comme almanach tend un miroir à nos contemporaines déprédations. Toujours ceci s’exprime par une question de mots. Pour dire un univers autre, il faut d’autres mots. Celui ici dévoilé furieusement ressemble au nôtre. Un rien platement, on peut aussi penser que Marie-Jeanne Urech décrit une vision du confinement. Ça ne saurait suffire bien sûr. L’autrice emploie un langage qui ressemble à celui que nous employons, elle invente des mots pour dire le dérèglement de réalités qui désormais ne seront plus disjointes. Le lacmer, l’hivertomne ; les saisons ne sont plus que des vues de l’esprit, les glaciers ont fondu. La vie continue, elle impose une autre logique.

Depuis, j’ai peur des espaces clos. J’aime le grand air. Voir le ciel d’en bas. Pas de l’une de ces navettes. L’espace n’est pas ce qu’il prétend être. Il nous confine.

De Belgador, bien sûr, on ne revient pas. Une mort sidérale au nom d’une deuxième vie ? Marie-Jeanne Urech se garde bien de se prononcer. Elle propose des rapprochements, le lecteur se laissera prendre au piège. Du lacmer un jour échoue un garçon. On pourrait penser à nos coupables aveuglements sur l’immigration. On préfère y lire une interrogation sur l’évolution du langage, dans une solitude grandissante, dans une communauté qui se réduit, se replie dans un absurde dont malgré tout on voit tous le confort, la langue s’altère, interroge ses possibilités de transmissions. Simon s’en sert d’abord pour endormir le petit, pour maintenir, par delà l’instant dernier, une lueur. Avouons quand même que la partie sur la communauté dite retranchée, son absurde joyeux, n’est pas ce qui m’a le plus passionnée. Georgette qui s’entraîne pour être fringante sur Belgador, Madeleine qui tel Atlas soutient à elle seule, entre deux amours chasseresses, l’immeuble, les chutes jazzistiques, bruyantes donc, de M. Sanson. Un peu trop propre à mon goût. Mais infiniment joyeux et sautillant. Un miroir de l’époque, la possibilité d’en préserver la joie, enfin ? On préfère tout de même la partie sur la transmission. Des histoires transmises sans que l’on sache si celui qui écoute parle la même langue. Il ramène des fleurs, aide dans la lutte désespérée contre l’ensauvagement urbain. L’eau bénite comme désherbant, l’ultime utilité des églises, bien vu. Simon hante les bibliothèques, tente d’apprendre à lire. Ce sera la dernière pirouette très réussi de K comme almanach : il le fait dans un alphabet imaginaire, sonore, poétique même n’ayons pas peur des mots.


Un grand merci à Hélice Hélas pour l’envoi de ce roman.

K comme almanach (116 pages, 20 CHF, 14 euros)

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