Le peuple d’ici-bas, Christine Brisset, une femme ordinaire Christine Van Acker

Biographie d’une héroïne ordinaire, illustration sans hagiographie de celle qui, toute sa vie, se battit contre l’injustice, pour le droit au logement, celui à la dignité surtout dont l’autrice nous montre l’inconfortable actualité, la manière dont un tel combat, hier et peut-être davantage aujourd’hui, est condamné. Christine Van Acker retrace, par le milieu, dans ses doutes et hantises, la vie de Christine Brisset, celle qui, à Angers, inventa le squat comme réquisition de logements libres, participa au mouvement d’auto-construction des Castors, qui fut aussi celle dont on se servit, préfet et autres ministériels autorités, pour pallier à une criante absence de solution.

Il est des livres qui interrogent ma posture de critique : sans doute si je lisais moins, plus lentement, aurais-je pu accorder toute l’attention nécessaire à ce Peuple d’ici-bas. Sans doute faut-il souligner une certaine lassitude dans la réaction primaire suscitée par sa la lecture. Ça t’arrive, je pense, lectrice & lecteur, de tomber sur un livre qui t’intéresse, auquel même en cherchant tu ne trouves rien à reprocher, sinon que cette lecture ne t’ait pas emporté. Il faut alors se déprendre du sentiment de déjà-lu, d’un jugement qui procéderait alors uniquement par enthousiasme. Il faut accorder toute son importance à l’aridité, à la difficulté (le mot est trop fort) de lire comme il est, parfois, complexe de s’intéresser à un destin dans ce qu’il a d’austère, de quasi sacrificiel. On touche ainsi (n’est-ce pas là le but d’une critique ?) au cœur du projet de Christine Van Acker : le portrait d’une femme ordinaire par une femme ordinaire. L’humilité, hélas, est loin d’être une vertu cardinale en littérature. Ce que tenterait alors l’autrice serait de réactualiser le sens de l’accueil, de montrer à quel point il est devenu impossible, peu valoriser. Christine Brisset est une de ses femmes à l’héroïsme discret, à cette mobilisation sans fanfare, mais avec un vrai et douloureux oubli de soi, qui consisterait à faire voir la misère. Celle qu’hier et aujourd’hui, on ne veut pas voir, celle qui nous pousse à interroger notre inaction. En cela, sans doute, le livre est dérangeant. Christine Van Acker met en regard ses actions (dons et manifestations), ses colères et autres indignations, à celles de Christine Brisset. À notre bonne conscience, jamais il est inutile de rappeler la banalisation de la répression, des traitements inhumains infligés aux migrants et aux pauvres, à leur si grande invisibilisation.

Depuis qu’on laisse mourir des gens qui tentent simplement de survivre ailleurs quand, chez eux, c’est l’enfer, la fiction ne m’est plus d’aucune aide, ni pour moi ni pour eux.

On pense alors à Marie Cosnay et à son indispensable Des îles. Aujourd’hui ce sont les sans-papiers qui ne sont personne, n’existeraient donc pas. On s’inquiète toujours de voir ressurgir les vieux discours. Voilà longtemps que ça dure, ce discours : les pauvres sont ceux qui ne savent pas gérer leur fortune, traverser la route, on peut alors ne pas voir le sordide de leur condition. Le livre raconte alors comment Christine Brisset occupe, dans l’immédiat après-guerre, des logements inoccupés. Les flics laissaient faire. Exemplairement, Christine Brisset envahi un ancien bordel pour notable. Une autre époque, le préfet, conscient du problème et de la lenteur administrative, laisse faire. Christine Van Acker inscrit sa démarche, son étrangeté, dans un joli jeu de références : d’Arlette Farge à Donna Hataway. Le charme des archives quand on les prend par le milieu, on ne tente pas d’expliquer mais de comprendre. La littérature c’est peut-être le pur médium qui interroge le rapport à la vérité, qui toujours se demande ce que l’on peut faire des traces laissées par une vie. Christine Van Acker va à Angers, consulte les archives, reconstruit un itinéraire à partir de ses doutes, de ses rencontres avec le fils de Christine Brisset. Elle souligne ainsi la sorte de folie de l’altruisme. Le sacrifice de toute une vie. Mari et enfant délaissés, participants malgré tout de cette cause, interrogeant cette vision de l’héroïsme qui, quand il est masculin, est si bien accepté. On reste un peu, malgré tout, sur cette incertitude, sur cette propension de la littérature contemporaine à s’emparer qui présente une imparfaite adhésion, une réserve, une distanciation. Il en reste une belle et nécessaire indignation.


Merci aux éditions esperluète pour l’envoi de ce livre.

Le peuple d’ici-bas, Christine Brisset, une femme ordinaire (196 pages, 22 euros)

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