Autobiographie d’un lecteur argentin Daniel Link

Théorie de la lecture, humble exercice de reconnaissance à tous ceux qui nous apprennent à lire, à déchiffrer le monde, le Texte et sa jouissance, le sens et sa politique. Entre essai et autobiographie, exégèse et plaidoyer pour la déconstruction, le suspens d’un sens encore et toujours à lire, Daniel Link retrace son parcours intellectuel, celui de toute une époque, tant la lecture n’est jamais expérience singulière, et de toutes les rencontres qui l’ont forgé. Avec un grand, limpide, souci pédagogique, Autobiographie d’un lecteur argentin éclaire la créolisation des théories successives dont l’auteur se réclame. Une ode sensible à la permanence de l’interprétation, aux difficultés de son enseignement aussi.

On aime les textes un rien hybrides, on aime aussi ceux qui nous font sentir le décalage avec ce que l’on a été. Peut-être, si je peux à mon tour m’aventurer dans une théorie de la lecture, ceci la part de fiction de toute lecture : on y reconnaît surtout celui que l’on n’a pas tout à fait été, celui qui par timidité et paresses, éclectisme et versatilité, jamais entièrement n’a souscrit à aucune théorie. Tenace impression de revenir sur les bancs de la fac ou, plus précisément, à ses rares instants d’exaltation où se trouvait exposée une interprétation, une lecture dans son sens le plus fort, e monde pressentait l’exaltation du sens, un ordre possible, une compréhension enfin de ses ressorts, une attentive écoute de ses formes. Il faut, avec Roland Barthes dont s’inspire largement Daniel Link, le répéter : il est une jouissance du Texte, un plaisir de l’interprétation et, plus rare, l’enthousiasme de parvenir (qui sait) à le transmettre. On le dit maintenant pour montrer que toute la complexité, l’inintelligible, est de notre fait : Autobiographie d’un lecteur argentin est limpide. L’auteur parvient à montrer simplement, concrètement, toujours avec cette certitude du vécu, les théories assez abstraites qui ont influé sur son parcours de lecture. Un souci pédagogique dans son sens le plus noble. Sans restriction ni raccourcis, sans en taire les contradictions, Daniel Link revient sur les jalons de son parcours. On se dit d’abord que l’on touche ainsi aux limites de l’exercice. Éditeur, critique, mais surtout universitaire, l’auteur parle de ses professeurs. Il me semble tous être de parfaits inconnus pour un lecteur francophone éloigné du milieu francophone. Ce sera toute la grâce et l’humilité de cette autobiographie. Elle rend sensible une pensée, concrète par des exemples bien choisis, personnelle les interprétations qu’elles ont pu apporter à l’auteur. On se demande si l’essai, au fond, ne tient pas par ses anecdotes, ses exemples disons si l’on veut revenir à la rhétorique. L’hypothèse de Daniel Link paraît alors fonctionner : la lecture reste un formidable révélateur collectif à travers ces « détails laconiques à longue portée » dont parle Borges. Pour le dire avec une simplicité peut-être trop grande : nos souvenirs sans cesse peuvent être relus, actualisés selon une nouvelle grille de lecture, un autre paradigme politique. Daniel Link alors se joue des structures de toute autobiographie. La première étape sera la découverte de la lecture, du sens éminemment politique qu’il faut toujours lui prêter. L’auteur découvre Sisi, il lui faudra des années avant de comprendre à quel point ce kitsch princier est, in fine, fasciste. On peut aussi penser que l’auteur s’amuse à mimer le jeu de substitution, toujours plus ou moins coupable, qu’est la lecture. Il fait sien le carnet de lecture d’un de ses camarades infiniment plus soigneux que lui avant que d’hériter de la bibliothèque de son cousin, un de ses disparus qui marqueront, in absentia, l’histoire de l’Argentine. Au passage, sans la paraphraser, signalons la très belle analyse du Petit Prince.

En revanche, nous dit à présent Barthes, apprendre à lire le texte, c’est en quelque sorte apprendre à échapper au pouvoir, à suspendre ses verdicts.

Il s’agit alors de savoir (sans doute pour mieux le transmettre) de savoir comment on a appris à lire. Daniel Link livre alors une très belle réflexion sur le texte et la loi, comment apprendre à lire peut facilement se réduire à imposer un sens. Comment cet apprentissage est aussi révélateur d’un contexte. Durant les années de dictature, dont l’auteur a d’abord que très peu conscience, la lecture est refuge, singularité aussi d’un chemin de traverse. Une institutrice qui lui apprend la poésie par la composition de cadavre-exquis pour mieux nous faire comprendre à quel point la lecture est un délai, une appropriation sur le long terme. Osons, une créolisation. Il n’est pas inutile de rappeler que ce que l’on a nommé la french theory vient surtout d’une traversée de l’Atlantique, d’une redécouverte par l’Amérique, d’une traduction. Avec un certain délai donc, Daniel Link met à jour une lecture sinon structuraliste, une lecture attentive aux structures, qui tente d’interpréter en inventant des catégories. Nous en donnerons, hâtivement, un seul exemple : il déchire le désir de sens en trois âges assez révélateurs. D’abord, la totalité, puis la spécificité et enfin, pour maintenant, la fragmentation. Encore une fois, l’auteur le dit bien plus clairement. Je le note surtout pour garder cette idée, la fragmentation, une certaine incapacité à penser la littérature comme sens totalitaire, correspondrait à une postautonomie. On aime alors, pour ne pas nous égarer dans les belles interprétations offertes par ce texte (sur Sabato, sur Caillois…) que la lecture se dote d’une longue portée. Au risque du contre-sens comme si chaque auteur poursuivait l’œuvre, l’interprétation de ceux qui l’ont précédé. Ou pour le dire dans ses mots, si révélateurs de sa propre démarche : « Aussi éloignés puissions nous être de Borges, il nous faut admettre que sans son enseignement, nous n’aurions pas lu Kafka. Nous ne serions pas, dès lors, nous-mêmes. » Continuons à construire ce nous-mêmes à longue portée, à lui offrir lectures et interprétations.


Un grand merci à sa traductrice pour l’envoi de ce livre.

Autobiographie d’un lecteur argentin (trad : Charlotte Lemoine, 293 pages, 18 euros 50)

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