L’antre Brian Evenson

Apocalypse schizophrénique, machinique, spéculative, où les derniers sursauts de vies s’interrogent sur les bribes de consciences dont elles conservent mémoire, sur la part d’humanité, de personnalité que l’on peut, qu’elle-même pourrait, accorder à ces répliques, à ces ultimes avatars robotiques. Dans une grande simplicité, celle du cauchemar, ce court roman plonge le lecteur dans les survivances des ultimes survivants d’une planète polluée, possiblement irrespirable tout en étant, qui sait, surtout les projections mentales d’un cerveau aux confins de la folie. L’antre retrouve la part fondamentale de la littérature d’anticipation : que demeurera-t-il de nos façons de réfléchir, de nos ontologies dans un avenir catastrophique. Brian Evenson séduit par la sècheresse de son style, la grande tension de sa prose et l’évidence avec laquelle il ne cesse de poser cette question : et si notre humanité ne tenait qu’à l’illusion de transmettre, au bord, du gouffre, quelque chose de ce que l’on prend pour notre personnalité.

On découvre en France l’univers singulier de Brian Evenson. On vous parle prochainement d’Immobilité qui paraît simultanément chez Rivages. Dans la belle traduction de Stéphane Vanderhaeghe, Quidam éditeur publie ce court roman que sa densité n’autorise pas, je crois à nommer novella. On en aime le climat très largement étouffant, on serait tenté de dire à la lettre post-apocalyptique, c’est-à-dire se déployant dans un univers où la catastrophe n’a apporté, comme le veut l’éthymologie d’Apocalypse, aucune révélation. Pour tout dire, on ne saura jamais véritablement si la catastrophe s’est réellement produite ou n’est que vue de l’esprit de ce narrateur qui se terre dans son antre. Structure minimale de l’angoisse, l’ultime survivant est coincé dans ce qu’il appelle son antre. Il est seul. L’imagination est lâchée, elle ne cessera de proposer de malins dédoublements. La langue de l’auteur parvient à mimer admirablement une conscience défaillante, une mémoire, on le comprend peu à peu, informatisée qui subit l’usure matérielle. Des entités se reproduisent par impression. Pour tenir la tension de son récit, Brian Evenson se garde bien de décrire le processus, détruit il n’en reste qu’une tablature. Aucun espoir. Le récit s’élance de cette absence d’issu, pour ne pas dire d’enfermement mentale peu ou prou schizoïde. La littérature d’anticipation, pensons à Capitale Songe de Lucien Raphmaj ou Orbital d’Elsa Boyer, ne cesse de se poser cette question : comment pensera la machine, que reproduira-t-elle de la pensée humaine ? L’antre montre que les parcelles d’humanité de ce X, il ne sera jamais nommé autrement puisque son successeur a failli à l’essentielle mission de le nommer, tient sans doute à l’affrontement des différents Moi qu’il a été.Tant que l’on entend ses doubles, on est vivant, non ?

L’étrangeté de tout ça : la sensation qu’on a, ou que j’ai plutôt, à la fois de rêver et de me souvenir, et en même temps de faire quelque chose pour la première fois. Cette construction rapide et terrible du monde autour de soi, mais pas comme si ce monde était neuf ; plutôt comme un monde connu déjà, et déjà vu.

La très grande réussite formelle de L’antre tient pour moi à sa capacité à donner à entendre cette conscience déformée, à faire rendre langue à tous ceux que cette personnalité sans cesse dupliquée a été, aurait pu être aussi. Le roman, à son meilleur, est une confession solipsiste dans le noir, le témoignage de ce que l’on ne saurait vivre. Au-delà de l’aspect SF du roman, ce monde qui tant ressemble au nôtre, à ce qu’il pourrait devenir, ce qui pour moi hante dans L’antre est son aspect fantastique, le grand doute perpétuel qu’il entretient sur les perceptions de son personnage. La mémoire, au fond, nous appartient-elle vraiment, n’apparaît-elle que dans la confusion, l’altération de notre personnalité, voire au moment où il est trop tard. Ou, autrement dit, comment faire un roman, palpitant et rythmé, autour d’un mec, pour ainsi dire, qui se cause tout seul et n’a aucune chance de survivre ? En laissant remonter ses différents Moi. Une belle idée de Brian Evenson est que ces entités apparaissent systématiquement comme des structures gémellaires. L’humanité, un dialogue, une discussion sans fin sur l’humaine condition ? Une remise en doute par ce qui n’y appartient pas totalement. L’antre ne s’embarrasse pas, c’est heureux, d’explications techniques. La physiologie du narrateur dit son étrangeté, ses membres se réparent, son sang est jaune. Le romancier, sans doute connaisseur des grands mythes, suggère cependant que son humanité tient sans doute à la trahison, à une forme déguisée de meurtre. L’humanité sans doute ne nous a pas entièrement désertée tant que l’on n’a pas abandonné nos désirs mimétiques, celui en premier lieu de parler à un semblable. Fut-ce en réveillant l’ultime humain de sa décongélation, au pire moment. X réveille Horak. À moins, bien sûr, qu’il ne soit Horak, qu’il rêve ce compagnon, qu’il ne se parle qu’à lui-même. On peut aussi penser, sans aucune certitude sans doute est-ce surtout en cela que le récit est fantastique, que la lente agonie, dans une image convenue, soit un retour sur tout ce qu’il a été. Le narrateur sort, intoxiqué, on comprend qu’il est plusieurs. Assez simplement, Brian Evenson parvient à faire parler ces consciences multiples enfermées dans un même corps. Sommes-nous moins humains si nous nous sentons plusieurs sous une même identité ? Au contraire, peut-être. Chaque prédécesseur de X est issu d’une double entité qui survit plus ou moins longtemps, en théorie juste le temps de former son successeur. Les lettres de l’alphabet, comme les ressources, s’épuisent. On aime cette idée, la boucle est bouclée : la première conscience était solitaire, mais alors question cosmogonique essentielle qui l’a crée ? L’ultime, X donc, se doit aussi d’être seul. À notre habitude, peut-être avons-nous rendu toutes ces questions trop théoriques. La petite centaine de pages de L’antre se lit dans une inquiète respiration, les interrogations viennent après.


Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

L’antre (trad : Stéphane Vanderhaeghe, 110 pages, 14 euros)

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