Mère de lait et de miel Najat El Hachmi

De la condition des femmes dans le rif marocain, des mères dans leurs exils, des filles qui veulent y échapper. Trois générations de femmes face au patriarcat, à la coutume, à la description empathique de ses gestes, ses soutiens, ses ragots et rancunes et la nostalgie pour la parole et les récits qui les soutiennent, pour cette langue devenue autre dans l’immigration. Entre douceur et distance, Najat El Hachmi parvient à montrer la maternité, ses contradictions et ses dominations, la force d’être une femme et comment, malgré soi, on en reproduit la peur et les mécanismes. Mère de lait et de miel est un joli, âpre, roman de l’exil, de ses matérialités, son langage donc, et le refoulé de son rapport à son propre corps comme à celui de l’homme.

On pose ici une hypothèse, voilà longtemps que nous tournons autour : un roman marcherait pour son lecteur dans le concret de son évocation, par l’illusion si difficile à restituer de voir se dérouler une existence vécue, d’en sentir les rites et parfums, d’en ressentir les peurs et les frustrations. Sans se cacher derrière l’audace formelle, c’est ce que parvient à faire Najat El Hachmi. Elle raconte une histoire comme si elle l’avait vécue, mieux comme si elle n’avait pas tout à su l’écouter, qu’elle portait le regret de n’avoir su entendre le regret de ce monde enfui, comme si elle s’interrogeait sur la construction de racines. Nous ne saurions nous prononcer sur la part autobiographique de ce roman ; nous pouvons aisément témoigner de son concret, de cet aspect vécu, de cette parole, comme on dit, en connaissance de cause. À huit ans, l’autrice est arrivée en Espagne, on devine, pour devenir écrivain, qu’elle a connu un parcours similaire à celui de Sara. Une passion pour la langue, pour la séparation aussi qu’elle induit. On pourrait alors approcher le roman comme un hommage à la langue maternelle, une tentative de restitution quand elle fut perdue. Mère de lait et de miel emprunte souvent au parler du rif marocain de jolies expressions qui, parfaitement, hors du recours au glossaire, se comprenne parfaitement.

Sa nostalgie était aussi sa nostalgie d’elle-même.

Au fond, peut-être est-ce là ce concret, cet attachement à ce que l’on nous raconte, que je poursuis pour expliquer la réception d’un récit : quel rapport chaque personnage instruit-il, dénonce-t-il, effleure-t-il avec sa propre langue, avec celle qui, dans l’exil, sera imposée. Le roman se divise, dans un joli travail sur le rythme, sur une alternance temporaire, sur un changement de point de vue aussi : nous aurons, à la première personne du singulier le récit de l’enfance de Fatima, les premières séparations, douloureuse prise de conscience de son caractère non unique après le sevrage, les années d’insouciance de l’enfance rattrapées par le travail, le rapport aux garçons qui vite se charge de tabou, la naissance au désir mais surtout aux abus et attouchements, la crainte qu’ils font naître. Nous parlons bel et bien ici d’un rapport à la langue tant Fatima est constamment présentée dans sa séparation. L’exil commence bien avant d’être chassé de la maison paternelle. Peut-être la réussite de Mère de lait et de miel tient-elle justement à cette évocation distanciée d’un monde dont Fatima pressent la perte. Une certaine tendresse pour une impossible nostalgie. Une indéniable dénonciation qui passe par la précision d’un destin individuel, les apparats de la normalité dont trop souvent il se pare. Une femme appartient à son mari, ou plus exactement à sa belle-famille. Le patriarcat est aussi incorporation des interdits et des dominations. Des humiliations quotidiennes, des souffrances économiques. Le mari de Fatima, faute de travail, pare en exil, ne donne aucune nouvelle faute de pouvoir communiquer avec ceux qui ne savent pas lire, n’envoie aucun argent. Un autre exil intérieur que vivra Fatima : elle sera comme répudié, contrainte de mendier dans ce qui jamais ne sera sa propre famille. L’autrice est alors assez maligne pour souligner que c’est ainsi que se construit la nostalgie. Un autre récit solitaire construit sur le lien perdu avec ses sœurs. Question de langue toujours. Fatima part avec sa fille, Sara. Elle ne cesse de lui parler, d’entretenir la séparation avec sa propre langue. Une grande solitude dans cette communauté marocaine encore inexistante dans les environs de Barcelone. On aime comment le récit parvient à faire entendre la solidarité, le plaisir de retrouver quelqu’un avec qui parler sa propre langue, des compagnons puisqu’il s’agit littéralement de partager le pain, celui issu de ce levain apporté d’exil. Histoire, un peu entendu, d’une autre séparation. Sara apprend la langue, le catalan, aide sa mère à se débrouiller, veut s’inventer elle-même. La dernière séparation sera donnée dans un bel épilogue. Le récit s’anime alors de culpabilité, comme une explication trop tard, un récit toujours adressé à ceux qui ne sont plus là pour l’entendre. Simplement un beau roman. Notons aussi son bel hommage à la langue orale.


Un grand merci aux éditions Verdier pour l’envoi de ce roman.

Mère de lait et de miel (trad : Dominique Blanc, 380 pages, 24 euros)

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