La vierge néerlandaise Marente de Moor

Escrime de la folie, ballet des douloureux dédoublements et gémellités qui servent d’image à ce combat, contre soi-même avant tout, que sont le noble art. L’histoire d’une jeune fille, naïve lectrice de Tolstoï, qui s’initie à l’escrime, aux conceptions aristocratiques, pour ne pas dire schizophrénique, de son maître, un ancien ami de son père, une victime de guerre qui se refuse à voir ses plaies suturées. Manière de nous donner à voir l’Histoire en marche, son opposition entre une rigueur prussienne, assez dingue pour voir de la noblesse dans la guerre, et celle d’un nazisme, nous sommes en 1936, belliqueux qui cristallise toutes les rancunes. La vierge néerlandaise parvient ainsi à se pencher sur l’Histoire de la première guerre mondiale en Hollande, ses répercussions. Marente de Moor livre ici un solide roman historique.

On est ravi de vous parler d’une nouvelle maison d’édition : Les argonautes. Sous ce titre voyageur se cache, si j’ai bien compris, une volonté de mettre en avant la littérature européenne, de montrer comment elle constitue un continent commun. Idée chère à Kundera. Nous aimerions y croire, penser que la désunion et le nationalisme n’a pas encore gagné, que la littérature, en étant autre chose qu’un objet patrimonial, un passé en commun, pourrait nous relier. Qu’importent nos réserves, on est ravi de lire de la littérature étrangère, surtout néerlandaise qu’il faut bien admettre assez largement ignoré, hélas. Un des intérêts, je pense, de La vierge néerlandaise sera précisément de jouer sur cette notion de frontière, de cette grande proximité qui pourtant signe d’irréconciliables différences. Quarante kilomètre, à peine vingt-ans, séparent ceux qui furent amis, ceux qui ont entretenu le difficile rapport entre soigné et soignant, entre celui qui, par mensonges et omissions fut sauvé et celui qui continue à croire pouvoir réparer les âmes comme les corps. La boucherie des tranchées, l’instant d’effondrement du positivisme ? Rien n’est aussi simple. Une des raisons de lire La vierge néerlandaise, même si parfois cela dépayse quelque peu, tient à la manière dont Marente De Moor se garde bien de donner son avis. Elle présente des situations, leur tend un miroir, montre qu’elles peuvent donner l’impression de se reproduire à l’identique quand ce n’est, peut-être, seulement un trompe-l’œil, comme l’est la totale ressemblance de jumeaux. Avouons, n’avoir aucun souvenir de la neutralité de la Hollande lors de la première guerre mondiale. Le pays accueillera alors des blessés tant Belges qu’Allemands. Parmi lesquels Von Bötticher, un militaire à l’ancienne qui tentera d’enseigner l’escrime à la fille de celui qui l’a sauvé. L’autrice fait de cet antagonisme le nœud de son intrigue, elle introduit une tension narrative par l’assez classique changement de type de textes. Découverte de lettres qui maintiennent ouvert le mystère. On l’a dit : aucune signification outrancière, définitive.

Comme une furtive image dans le miroir, tout se dissipe avant de devenir véritablement une explication historique. Nous sommes face à des personnes, contradictoires, certes marqués par les conceptions de leur époque. Assez curieusement, on s’attache — comme on dit — à Von Bötticher. On le sait, après la guerre, le roman se crut en charge, Proust en tête, de dire l’effondrement d’un monde, l’adieu au XIXe siècle, à ces dépassées conceptions guerrières. En France, Claude Simon s’est chargé, on ne saurait le réduire à cela, de dire le dépassement de la cavalerie, comment son image hante pourtant la seconde guerre. La vierge néerlandaise s’empare de la figure, pour le dire vite et sans doute fautivement, du militaire prussien. Une conception aristocratique de la guerre, un combat avec des règles, de l’honneur. Folie. Marente de Moor parvient à nous en dire tous les méandres. On pense bien sûr à Ernest Jünger, à sa mystique de la nature comme façon de dire la brutalité d’un monde enfui. Nous ne sommes pas sûrs qu’il ne s’agisse pas là d’une nouvelle illusion. La campagne, à notre sens, signifie surtout dans le roman un retrait hautain, douloureux. Une célébration un peu creuse qui, bien sûr, réveille les antagonismes sociaux. Heinz, homme à tout faire qui ne se résout plus à sa condition d’un autre âge, ne cesse de signaler l’effort de cette domestication du paysage, sa stricte utilité. C’est toujours dans la suggestion que La vierge néerlandaise propose des explications historiques : c’est dans l’affrontement que cette noble conception guerrière devient composante historique. Le nazisme pénètre alors dans ce monde qui se rêve immuable. Comme tous les nationalismes, dans leur stupidité, il est expression de la frustration, désir imbécile et instrumentalisé de revanche. Heinz et Léni, sa femme, servent de révélateur de cette colère populaire, de cette haine de l’élite dont, pourtant, il faut bien dire l’enfermement maniaque.

Marente de Moor s’empare alors d’un autre thème prégnant dans la littérature allemande, dans son imaginaire collectif : le doppelgänger. Depuis Hoffmann, au moins, le thème du dédoublement nous a envahis. La vierge néerlandaise ne cesse de nous en offrir des images. Avec parfois, hélas, l’impression qu’elles ne mènent à rien. Pour pratiquer l’escrime, il faudrait être l’autre pour prévoir ses gestes, les parer. Avec ce qu’il faut de grotesque, de macabre, donc, nous avons les jumeaux sabreurs qui, en même temps, que Jenna s’entraînent. Une vie en miroir. Une vision de la folie d’Egon Von Bötticher et, possiblement aussi, du bovarysme de Jenna. La jeune fille s’imagine des péripéties, s’initie à l’amour. Egon lui tente de survivre à cet épisode de dissociation, de survivre à sa blessure. Comme tous les bons romans, La vierge néerlandaise nous raconte peut-être seulement cela.


Un grand merci aux Argonautes pour l’envoi de ce roman.

La vierge néerlandaise (trad : Arlette Ounanian, 313 pages, 22 euros 90)

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