Lettre au recours chimique Christophe Esnault

La psychiatrie et ses aliénations normatrices, la folie et ses refus, la dysphorie et ses soulèvements, ses lucidités aussi sur cette normalité qui nous tient lieu de soumission à la discrétion. Récit versifié, explosé, sur la mise en mot de l’expérience de l’auteur, son expérimentation de la pharmacopée, les différentes formes et comédies que peuvent trouver un discours sur la folie, Lettre au recours chimique est un texte à la force d’un cri primal. Christophe Esnault, sous les masques et la provocation, le rire et le Vivre, met à nu la singularité de sa voix.

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La comédie urbaine Sébastien Doubinsky

Roman de la légèreté et de l’enthousiasme, joyeuse jeunesse saisie dans le ratage magnifique, hilarant, de ses ambitions – poétiques, philosophiques, passionnelles – indispensables. Sébastien Doubinsky dans une prose constamment drôle, pleine de chutes et d’écarts, captive le lecteur par ses trois récits entremêlés où des paumés magnifiques, entre deux bières, entre deux citations piratées, s’inventent, dans le ratage, un destin. Sous ses aspects rieurs et sautillants, La comédie urbaine est constamment captivant.

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Les gueulantes du goéland 6

Au bistro sous le phare, la panique de cette impromptue déconnexion tourbillonne. Le commerce tourne encore, à crédit. Les consommateurs sont moins assoiffés que dévorés par le désir de discuter, d’en savoir plus, d’imposer une version des faits, d’écouter ceux qui déblatèrent, s’en mettent partout comme dit Noémie. L’archiviste n’est pas sûre d’être d’accord. Elle tente de partager le plaisir de la contemplation de ce qui s’y passe en s’y sentant intégré. Particule minuscule de cet univers où il fait si bon être. Sans le surplomber, il suffit d’admettre que, du dehors, nos conversations et nos gestes, sont uniformément ridicules. Autant les trouver attendrissants. S’amuser des batailles d’eau des gamins autour du toboggan, de leur effort pour pédaler sur les tricycles mis à disposition par le bistro certain d’attirer les parents. La vie, simplement.

Suspendues à cet instant heureux, les deux femmes en oublient la raison de leur présence. Un demi au soleil, dans le brouhaha, cette coupure se suffit à elle-même. Rien ne saurait les atteindre. Même la serveuse qui revient déposer une seconde tournée et leur annoncer, assez fort pour que toute la terrasse l’entende ne peut s’empêcher de penser Noémie, que John est en train d’être entendu au commissariat. La serveuse ne semble pas mécontente. Genre pas de fumée sans feu. Autant se servir de sa fausse compassion pleine de réprobation et de curiosité mal placée. Autant détourner les soupçons et s’en servir pour informer sa complice.

« Tu sais, ça fait un moment que je sais plus trop ce que fabrique John. Ça fait un moment qu’on est en train de se perdre ou en tout cas que je ne peux plus grand-chose pour lui… »

Elle interrompt sa phrase. Pas seulement parce qu’elle est un peu trop consciente que cet aveu est pour elle une façon de doter de réalité sa séparation. Elle a vu entrer, comme tout le bistro, l’espèce de flic qu’elle croyait avoir enfermé.

Ne baisse pas la tête, ne rougit pas, tu n’as rien à te reprocher. Se tenir au plus près de la répression comme l’endroit le plus insoupçonnable qui soit. Le flic est déjà à l’intérieur, au comptoir déserté. Noémie s’aperçoit que l’archiviste doit aussi avoir quelque-chose à cacher car elle respire avec une satisfaction audible à la vue de son départ.

Du coin de l’œil, l’homme a perçu ce soulagement. Peut-être parce qu’il partage ce léger embarras : il est certain d’avoir déjà croisé ce visage sans pouvoir le relier avec une circonstance précise. Quelque-chose lui échappe, il le creuserait s’il ne savait déjà comment il allait plier cette enquête dès qu’il aura mis la main sur cet insaisissable sauvage.

Sa solution, il le sent, ne va pas satisfaire les insulaires. Ils ne sont pas prêts à livrer l’un des leurs. Ils aiment une marginalité pas seulement d’apparat. Voilà longtemps que cette île est coupée du pouvoir parisien. Il ne comprend rien à ses territoires qu’il est en train de perdre. La patronne feint, en se foutant ouvertement de sa gueule, de ne pas savoir de qui il lui parle.

 « On voit bien trop de monde vous savez ». « La coupure d’internet, c’est sans doute une défaillance technique. Vous voyez des attentats partout ma parole. » « Vous croyez quoi, personne ne vit dans la forêt ici. On a l’eau courante vous savez, on n’est pas des arriérés. » « Vous avez dû confondre avec la Corse, on n’a pas de maquis ni d’indépendantiste. » « Ça manque un peu d’aéroport pour avoir un zadiste. » « Les gauchistes, c’est vos nouvelles victimes, pas sûre qu’y en est beaucoup à éborgner dans le coin. »

Il faut savoir reconnaître quand on n’obtiendra rien. Même si la carte bleue ne fonctionne plus, l’agent remarque le soudain empressement des clients à payer. Ils ne veulent pas perdre une miette de sa déconfiture. Il paraît que retourner l’opinion serait la seule façon de s’en sortir. Il va donner à son public de quoi assouvir sa curiosité, il va leur offrir une image de leur pire crainte.

« Ne vous en déplaise, nous avons identifié le terroriste. Plusieurs indices concordants indiquent qu’il veut maintenant s’en prendre aux domiciles des estivants. Vous comprendrez qu’il nous faut agir au plus vite. Avec toute la collaboration du public. »

Absence apparente de réaction. Ici le public aime à se prétendre blasé. À moins qu’être en vacances revienne à considérer n’être pas concerné. La nouvelle va peut-être mettre un peu de temps à se diffuser. Ou plutôt surnager avec toutes celles proposées en ce moment. Faut aussi avouer que le fade agent ne fait pas le poids face au technicien qui rentre, se fait immédiatement servir son demi et raconte, un soupçon de mousse encore sur les lèvres, ses nouvelles du front.

L’agent s’efface et écoute, contrarié.

« Les salopiots ont fait du bon boulot. Ils nous ont mitonné une fausse coupure pour masquer le fait qu’ils n’avaient pas seulement sectionné le câble, si vous voulez, mais piquer tous les raccordements. Avec le nombre de sous-traitants qui se partagent la gestion du réseau de téléphonie mobile, on a le temps de se réhabituer aux signaux de fumée. »

Esclandre, indignation, résignation. Même les gosses ont cessé de jouer. Tout le monde a son mot à dire. On se refile l’adresse de petits-vieux qui auraient encore un téléphone analogique. Des plaisanciers proposent de faire la navette, de transmettre des messages une fois sur le continent. Pas grand monde pour écouter l’agent plus vraiment secret qui pérore sur les menaces que ces dangereux terroristes feraient courir sur la population. Les serveuses s’affairent pour endiguer les commandes, tout le monde se réjouit d’avoir une si bonne histoire à raconter, au retour.

L’arrivée de Philippe passe inaperçue. Sans en perdre une miette ses nouvelles complices le rejoignent avant qu’il ne puisse s’asseoir ou, surtout, se faire repérer par la flicaille. Les voilà en route. Pas bien longtemps : Noémie ne sait pas quelle direction leur indiquer. Allons à Herlin, la foule de cette plage vous permettra de m’expliquer dans quel plan foireux vous tenter de m’embarquer leur annonce Philippe en face de la station d’épuration.

Avec serviettes et maillots de bain ils auraient, certes, eu l’air moins suspect sur cette plage découpée entre deux verdoyantes falaises. Impossible de résister à la tentation de se baigner dans cette eau à la transparence viride. Ils se mettent le plus loin possible du poste de secours, à l’abri des rochers et de l’abrupte descente du sentier douanier. Sans le dire, les trois se demandent tous de quoi a-t-on besoin de plus que cette irisation estivale, son insouciance des chauds fin d’après-midi. Rien nous reliera au monde moisit qui, en dehors, lentement se délite. Un de ces endroits où ne rien faire semble la seule issue.

Peut-être était-ce la présence de Philippe, la sécurité qu’il inspirait mais le plan de Noémie semble soudain si incertain qu’elle n’ose plus l’énoncer. Comme si souvent dans son métier l’archiviste commence par le moins douteux : les lumières dans la lande, chez Mathias, la nuit dernière, le coupe-boulon et le chauffeur, le réveil à la sonnerie de gueulante de goéland. Les seules fausses pistes qui restent sont celles qu’ils vont imposer afin que cette coupure ne soit pas rétablie comme si de rien n’était.

L’épisode précédent est à retrouver ici. Suite et fin dimanche prochain.

Les guelantes du goéland 3

Nous ne réfutons pas le progrès, nous lui inventons une autre forme. Il faut juste expérimenter pour savoir ce dont on a besoin. Nous séparer du superflu, trouver un mode de vie qui respecte le lieu est impossible à concilier avec un tourisme de masse. Nous n’idéalisons pas le passé. Nous savons à quel point il fut rude, combien il a contraint nos ancêtres à l’exil sur le continent.

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