La vengeance de Fanny Yaniv Iczkovits

Les liens du récit, la possibilité, ou non, de se soustraire à sa communauté, de s’en inventer une autre, de comprendre celui que l’on déteste, que l’on poursuit en entendant son histoire, sa version arrangée des faits. Très joli roman d’aventure, plein de récits enchâssés, de personnages vivants, souffrants, dérisoires et magnifiques, La vengeance de Fanny plonge le lecteur dans une communauté juive de la Polésie du XIXe siècle. Pour une histoire d’abandon du domicile et de la famille, Fanny s’en va rechercher son beau-frère, non sans, au passage, exercé son talent de bouchère rituelle, subir les foudres de la police secrète, croiser un chanteur que l’on paye pour qu’il se taise, des anciens militaires enrôlés de force dont un deviendra, par ses mots, une salvatrice légende. Yaniv Iczkovits s’interroge avec une grande finesse, un grand sens du rythme et du suspens, sur la traduction des idéaux, sur l’ordinaire décence de toute vie quotidienne, sur ses oppressions, mais aussi, pour la communauté juive de toujours composer avec ce qui arrive.

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Autobiographie d’un lecteur argentin Daniel Link

Théorie de la lecture, humble exercice de reconnaissance à tous ceux qui nous apprennent à lire, à déchiffrer le monde, le Texte et sa jouissance, le sens et sa politique. Entre essai et autobiographie, exégèse et plaidoyer pour la déconstruction, le suspens d’un sens encore et toujours à lire, Daniel Link retrace son parcours intellectuel, celui de toute une époque, tant la lecture n’est jamais expérience singulière, et de toutes les rencontres qui l’ont forgé. Avec un grand, limpide, souci pédagogique, Autobiographie d’un lecteur argentin éclaire la créolisation des théories successives dont l’auteur se réclame. Une ode sensible à la permanence de l’interprétation, aux difficultés de son enseignement aussi.

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Tomás Nevison Javier Marías

Les choix que l’on fait, ceux dans lesquels on persévère ; ce que l’on peut deviner de la vie d’autrui et comment juger de ce qu’il a fait, de ce que peut-être il fera: bref, peut-on tuer quelqu’un pour sauver des vies ? Toujours dans son attention à la langue, à ce qu’elle redit, à ce que la poésie permet de deviner de ce qui a été déjà vécu, ce que la traduction d’une langue à l’autre nous fait effleurer, ce que son enroulement obsédant nous permet de comprendre d’une conscience sceptique, par son attention au détail, aux suppositions qu’il ouvre, Javier Marías livre un roman haletant, dans son immobilité même, sur les suppositions et a priori qui nous tiennent au monde. Infiniment plus qu’un roman d’espionnage, Tomás Nevison se révèle un immense roman sur l’effacement du temps, le conditionnement de notre libre-arbitre, l’histoire aussi du vieux vingtième siècle.

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Les raisins de la colère John Steinbeck

L’expropriation pour la prétendue modernisation agraire, la misère entretenue pour le profit de quelques uns, les formes de solidarité qui tentent de subsister dans la famille, derrière une réivention maligne, sceptique, de la persistance du religieux dans une communauté paumée. Une colère vraie envahie se dégage de cet ample roman qui parvient à mêler le récit de la traversée des États-Unis par la famille Joad, ses désillusions et espoirs, et de beaux chapitres qui inscrivent cette histoire dans un contexte, dans une politique sciemment orchestrée. Cette nouvelle traduction des Raisins de la colère, discrète, susceptible d’en faire entendre le souffle, permet une redécouverte de ce grand roman américain et la minutie, et l’empathie, avec laquelle il décrit notre capitalisme contemporain, les crises qui le gouvernent et expliquent son exploitation généralisée. Entre naturalisme quasi documentaire, courroux, passionnant discours métaphysique et politique, John Steinbeck raconte la fondation, bien cradingue, d’un État, son racisme et la peur de l’autre qui le fonde.

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Mdeilmm Parole de taupe Hélène Cixous

Les mots de l’âme en revenance, voyage dans les pages, de livres comme de carnets, dans cette biréalité, dans cet au-delà de la langue qui parviendrait de saisir, se souvenir, réinventer les derniers mots. Dans sa prose délicate, précise dans sa très grande attention aux associations sonores et à ce qu’elles peuvent nous apprendre, ardue aussi parfois, Hélène Cixous laisse revenir ses morts, Isaac Rabin, son père, son enfance à Oran, cette faim qui nous anime sans rien terminer et qui, peut-être n’aura pas le dernier mot : Mdeilmm. Mdeilmm, le mot échangé entre Hugo et Shakespeare dans une séance de spiritisme, une communication entre les esprits que le livre, par un travail de sape de taupe, mime admirablement.

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