La mémoire et la terre

Pas en avance pour les poireaux, l’ail prend l’eau, les fraises jaunissent, la terre trop grasse se gorge d’eau. Impossible de la retourner, les ronces prospèrent. Les promesses du printemps ce sera pour plus tard.

Février : sol en jachère, homme au repos. Le temps est trop doux, Pierre a besoin de mouvement, de regarder surtout ses plantations prouver sa victoire sur la lande.

Un été à débroussailler, un automne à enrichir le sol, à combattre son acidité, à se désespérer de la salinité de cette terre où chaque planche de potager est une victoire. Temporelle bien sûr. Pierre regarde, apaisé, ses fèves prospérer dans cet hiver trop doux même pour le climat océanique et insulaire de ce bout de terrain.

Il a mis du temps à s’intéresser à ce lopin hérité de sa famille. Il a attendu ses quarante ans. Le temps de l’ancrage. L’âge aussi des sapins qui délimitent son terrain. Après guerre, le remembrement a acheté la paix sociale par la plantation des résineux si peu aptes à pousser sur ce paysage. Ils ont pourtant proliféré, sans entretien, comme un signe de ce redécoupage dont certains ont su tirer parti.

Rien ne pousse sur l’amertume. Le lopin n’a pas de mémoire. Il n’a jamais été cultivé. Seule l’homme s’entête à laisser sa trace sur la nature. Cultiver son jardin, devenir philosophe, vieille rengaine pas tout à fait fausse.

Les préoccupations de Pierre sont plus terre-à-terre. En ce matin brumeux, la trace de l’homme lui semble une menaçante apparition. On a piétiné ses parterres. Dans une terre aussi meuble, des empreintes de pas défigurent ce coin de paysage amoureusement aménagé.

Les chasseurs ? L’hypothèse ne tient pas. Ils colonisent l’espace le dimanche. Ils viennent en masse, avec des chiens et percent des trouées au tracteur pour tuer les lapins qui pullulent ici.

Désœuvré, Pierre examine les traces. Il devine la panique dans ce demi-tour, la peur de se trouver acculer au bout du chemin. Derrière s’étend une inextricable lande. À droite un champ immense, retourné : sans un endroit où se planquer. Pierre emprunte le chemin qui le relie à la route. Il passe devant le terrain des Le Matelot. En friche : un fugitif s’y planquerait facilement.

D’ordinaire, Pierre ne s’y aventure guère. À peine, pour récupérer un tuteur dans les arbres qui y pourrissent ou un morceau de bois de la roulotte écroulée pour délimiter ses planches de culture. Pierre pense avec une profonde tristesse à ce terrain à l’abandon, aux vestiges de joies estivales recouverts de végétation. Autrefois, cinq six ans avant qu’il ne défriche son potager, on campait ici. On occupait le terrain, on y vivait dans une quasi autarcie estivale emplie de baignades, de jeux, de solaires souvenirs d’enfance.

D’un coup ça s’arrête, allez savoir pourquoi. Le confort réclame ses droits, les acclimatations de la vie empêchent soudain de passer un mois en sauvage, à se laver à l’eau du puits. Pierre est sûr que la famille regrette ce temps où la moindre douche, la moindre vaisselle, s’obtenait de haute lutte. Leur confort doit être saturé de regrets. Eau courante et électricité masquent le miracle de la vie, libre, dehors en tout cas, au contact avec soi et le monde qui semble aller un peu moins mal dès qu’on essaie de le façonner.

Rapide inspection. Aucune trace patente de passage. L’inquiétude ne se dissipe pas.

Pierre tressaille quand on l’appelle. Son voisin est de retour. L’hiver il vient peu voir son potager de toute beauté. Un havre d’arbres fruitiers, d’ombres et de parcelles en rotation. Pierre en a d’abord conçu une certaine jalousie avant de recevoir le soutien de ce veuf avenant. Des conseils en passant : ça marchera l’année prochaine, faut essayer, ailleurs peut-être, pas maintenant. On se refile des graines, on discute, on éprouve, sereins, le passage du temps.

On cause du glyphosate, le maire de Palais a déposé un arrêté anti-pesticide, un agriculteur continue à afficher son dégoût : son gosse de quatre ans a toujours vécu sur l’île. Ça l’empêche pas d’avoir du glyphosate dans les urines. Les conflits se réaniment, lui confie le voisin. Les pontes de l’agriculture tradi, intensive, se réveillent. Ils sont prêts à combattre pieds à pied l’idée d’une île expérimentale : ça leur prend le chou une île en autonomie alimentaire, un écosystème en vase clos qui verrait comment il évolue sans apport extérieur. Les touristes, rouges comme des tomates, ils voudraient des fruits bien calibrés, rien que des légumes estivaux à profusion. Pourquoi qu’on pourrait pas leur proposer autre chose, une façon de voir différente. Moins de bagnole, moins de tourisme de masse mais du local, un lien avec le territoire, du développement durable qui ne soit pas que du baratin pour politicards. Urgent d’agir vraiment pour une transition vers un autre rapport à la terre.

Le voisin s’emporte. Pierre partage sa colère. Sa pensée politique, ce matin inquiet surtout, ne va pas aussi loin. Recréer un peu de proximité, que chacun ait son bout de jardin ouvrier, son contact à la terre permettrait de sortir de l’irréalité de nos existences, de la croyance si ancrée de leur absence de conséquences.

Pierre va remuer son compost : accepter déjà que tout doit se décomposer, enrichir le sol vers lequel nous revenons tous. Un peu moins de plastique et les asticots nous boufferons un peu moins vite mais mieux. Pierre pense à ses patates : on pourrait tenter les primeurs, avec un pot en terre cuite pour éviter le gel plutôt rare ici. Il aurait presque le dos en compote à ne plus passer la grelinette. Accepter que le potager soit une façon de vivre : tout n’est pas impeccable, tout se maintient, menacé par l’ensauvagement. La lande est là, prête à effacer tes efforts.

Au moins elle cache le compost qui prend des proportions phénoménales. Pas le choix quand on a décidé de se déplacer seulement en vélo. Ça fait moins d’essence même si certaines essences de bois paraissent impossibles à composter. Des branches d’églantiers sont là depuis trop longtemps : dessus ou dessous, elles ne pourrissent pas. Quelqu’un les a déplacées, le vent ne les aurait pas si soigneusement écartées, n’aurait pas laissé des traces de pas.

Pierre en a le pressentiment, on fouille son compost, pour trouver à bouffer si ça se trouve. Doit pourtant pas rester grand-chose une fois les lapins et autres endémiques ravageurs passés. Une explication s’impose à Pierre. Il ne parviendra pas à s’en détacher. Ni à la prouver d’ailleurs. Son pote Julien est pourchassé à cause de sa passion pour la planète. Ici on veut bien installer des panneaux solaires, faire des économies d’eau ou de chauffage. Rien de plus. On se trouve vite confronté à ce qu’ils prétendent être des intérêts qui nous dépassent. Soyez sympas, organisez des journées pour ramasser des déchets sur les plages. Par contre, pensez pas le système dans sa globalité.

Pierre pense que Julien est passé. Même si ça fait si longtemps. Impossible de ce souvenir pourquoi il s’est fâché avec ce forcené de l’autonomie comme il aime à se décrire. Dans le fond de vallon de Radenec, à trois minutes d’ici, il a créé une zone d’autonomie temporaire esseulée où il vivote difficilement. Son système de contre-dons peine à s’imposer. Il braconne un peu, distille un rien d’alcool plutôt pas mauvais et vient, à l’occasion, donner un coup de mains ici. Sa clandestinité en fait une ombre. Solitaire et craintive, elle apparaît quand Pierre est seul. Peut-être a-t-il été pourchassé, peut-être cherche-t-il un autre abri.

Pierre sent son passage. Une excuse aussi pour ne pas rentrer chez lui. Il décide de lui laisser à manger, une offrande propitiatoire, un signe de bonne volonté. Ça Pierre sait faire. Il trouve ce qu’il reste de légumes, des feuilles de chou khale, des rutabagas. Il les lave avec l’eau du puits. Demain, il pourra rapporter mieux. Dernier tour du terrain, ultime coup d’œil sur d’imperceptibles changements. Il efface les traces de pas et laisse sa cabane à outils ouverte.

Le lendemain, la pluie l’empêche de revenir. À moins que ce ne soit la crainte de ne rien découvrir. Durant cette journée compliquée, aucune rumeur sur Julien ne lui est revenue. Quand il s’est arrêté boire un café, on a même fait semblant qu’il n’existait pas. On l’efface de la conscience collective : on ne déplorera pas sa disparition.

Des moments de la vie où on a besoin de se faire des films, pour pas trop croire, comme dirait l’autre, qu’on a une araignée dans la coloquinte. Simplement se dire qu’on est pas venu pour rien, c’est déjà pas mal pense Pierre. L’assiette est vide, une éclaircie l’illumine comme une révélation. Pierre en a bien besoin après n’avoir pas été foutu de retrouver la planque de Julien. Peut-être a-t-il seulement déménagé. Il a toujours eu la bougeotte : l’expérimental ne s’enracine pas.

Pierre attend son voisin, arrache des mauvaises herbes, l’esprit totalement tourné vers la succession des saisons et des plantations. Instants de contentement, d’absence à soi. Le voisin débarque avec plein de trucs à raconter. Des nouvelles de la résistance organique :

« Le paysan, dont les champs bordent nos deux potagers, a promis d’utiliser du round-up pour prouver les bienfaits du progrès. Une chaîne humaine va s’organiser face à tout épandage de pesticide. La guerre de l’image se joue maintenant. On va t’organiser une sacrée fête d’anniversaire. »

Célébrer ses quarante ans dans une telle communion, pense Pierre, c’est parfait. Entouré, sans passé, face seulement à un avenir incertain. On parle de solutions un peu plus pragmatiques. Le temps des occupations sauvages est clos. Faut leur montrer qu’on peut inventer une autre façon de vivre, pacifique, festive mais sans débordements. Tu vieillis que veux-tu !

Pierre participe à l’élaboration de la grande soupe collaborative, salue avec empressement tous ces visages connus, vieillis aussi. Emportement et enthousiasme juvéniles reviennent pourtant dans la réminiscence de tout ce qu’ensemble, avec Julien, ils auraient pu faire.

À ses yeux, il s’en rend compte dans un de ces moments joyeux où le collectif le renvoie aux failles de son individualité, Julien incarne le courage, la conviction aussi, dont Pierre ne manifeste que velléités. Autant de récits qui ne lui appartiennent que par le récit trop souvent entendu de ses hauts-faits : faucheur volontaire, démonter des fasts-foods, des contre-sommets. Et l’utopie qui s’invente des lieux à partager.

« Ton potager, mon pote, c’est l’aboutissement en retrait de tous nos combats, une vision pragmatique un peu trop viable. »

Pierre est certain d’avoir entendu cette voix verbaliser sa culpabilité. On n’en fait jamais assez : Julien, dans une folie solitaire, refuse toute compromission, préfère ne pas voir que chaque jour on acclimate nos principes, on se bricole une survie heureuse. On discute avec les autres, on écoute leurs projets, on participe, de loin, à la lutte. Pas pour ça qu’on sucre les fraises. Pierre prend un dessert et regarde, content, cette fête qui s’éteint faute d’électricité.

La tempête le cloître chez lui. Trois jours à ne pas trop interroger la suite de leur manifestation. Trop tôt pour se demander s’il s’agit d’un succès. Faut voir comment ça pousse avant de savoir si ça va fleurir, voire donner des fruits. Tout est suspendu, trop de vent. Chacun chez soi on se sent solidaire. Ceux qui s’opposent, attachés à la terre, ont hâte d’aller voir les dégâts, de remettre debout ce qui peut encore l’être.

Pierre n’a pas trop à se plaindre. La tôle de son châssis est tombée et s’est brisée. Deux salades y vivotaient. Une façon comme une autre de faire place nette avant le printemps. Les arbres, trop ombragés, du terrain de Le Matelot ont mal supporté le zef. Pierre ne souhaite même plus y inventer les traces d’une présence. Une branche est tombée sur la roulotte, son reste de toit éventrée il est désormais impossible d’y reconnaître un abri. Tous les terrains en friche de l’île doivent être dans cet état : plus personne ne peut s’y planquer.

Sans larmoyant adieu, Julien est parti. Il a juste laissé une trace difficile à interpréter. C’est déjà ça. Doit bien avoir d’autres zones à défendre. Plein de perspectives, Pierre poursuit son potager. Heureux ?

Jamais assez Alice McDermott

Le désir, des glaces ou des corps, serait-il tout ce qui reste de nos vies, autant de souvenirs d’interdits enfantins ? Dans cette courte nouvelle, sautillante et triste, Alice McDermott saisit avec gourmandise le proverbial passage du temps. On en a Jamais assez.

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Quand arrive la pénombre Jaume Cabré

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Le Mal et sa beauté, des tableaux qu’on pénètre, des meurtres qu’on commet ; treize nouvelles où mettre en majesté les maléfices, les empoisonnements, les vaines vengeances, de la fiction. Avec un plaisir sadien, toujours d’une haute moralité dans son interrogation du comportement humain, Jaume Cabré écrit un recueil de nouvelles comme une variation, avec une preuve parfaite de l’étendue de sa palette, des manières de raconter nos désirs destructeurs. Avec un saisissant humour noir, Quand arrive la pénombre chante les puissances, chthoniennes, de la création.

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Mauvaise nature Javier Marias

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Variation sur nos instants de basculement, sur les moments où la fatalité affleure, où passé et présent se confondent dans leur inquiétude virtualité. Ce recueil de l’intégralité des nouvelles de Javier Marías apparaît comme un concentré des thèmes rémanents de ce grand romancier. Des histoires de fantômes, de confessions à des inconnus, de meurtres dans lesquels la psyché des personnages, leurs obscures motivations sont si finement, toujours dans de sinueux monologues, éclairées avec empathie et ironie.

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