Après 3

Mauvaise nuit. Une patte sur la truffe l’autre sur les oreilles pour ne pas entendre ses grommellements d’un sommeil senti plein de cauchemars. D’habitude, c’est lui qui dort pas, un veilleur inquiet qui nous permet d’écraser toutes les deux.

Elle, elle s’écroule et ne semble pas l’attendre. Dommage, d’habitude, on se joue entre fille la comédie du réconfort réciproque. Quand il rentre la nuit, il se cogne partout comme s’il voyait dans le noir. Il pue, s’endort et ronfle dans des effluves pas fraîches. Je ne l’entends alors plus penser mais seulement manifester une tendresse encore plus embarrassée. Même si elle, elle se rétracte et s’agace de ses propos pâteux, sa présence, apaisée pour une fois, lui aurait fait du bien.

Du coup, j’ai pas pu me positionner dans le pieux. Du coup, l’aube, rayonnante ne me réveille même pas.

Aucune inspection matinale, aucun appel en attente de croquette. Rien n’a changé depuis hier. Lui, ça l’aurait terrifié qu’il n’y ait rien de nouveau. Tout son corps attendait un changement. Sur ces genoux, je le sentais dévoré par le désir d’arpenter l’espace pour y croiser un imprévu à mon avis redoutable.

Dans mes moustaches, l’air vibre des mouvements précipités avec lesquels elle mange ses croquettes du matin. Je me couche sur la table, tends ma bouille à la papouille. De l’eau coule de ses joues, elle détourne la tête comme si je ne devais pas voir le liquide qui sort de sa truffe. Elle s’enfuit sans boire son eau bien trop chaude à la drôle d’odeur.

Tout est encore sur la table comme si souligner son rôle de rangeur allait pousser à revenir pour le remplir. Ça m’a pas empêché de dormir mais maintenant j’ai des bouts cassants de sa bouffe à elle partout dans les poils.

Toilette exhaustive, exténuante.

L’heure d’aller tester mon ronronnement mais je ne ressens aucune présence. Aucune nécessité de bouger, une certaine nervosité quand même. Peut-être est-ce ça qu’on appelle un souvenir. Lui, il répétait souvent : faut trouver l’endroit où l’on doit être. Dans le bureau à n’en pas douter maintenant que le soleil irradie la tablette juste sous la fenêtre. Je m’immisce dans ce bois dur, surprise ou presque d’y sentir si fortement mon odeur.

L’heure calme de la contemplation. Le moment où je m’installe sur ses genoux. De concert, nous nous rassurons par l’immobilité. Parfois, il me paraît parvenir à être totalement dans ce qu’il fait. Oublieux, heureux si ce mot appartenait à mon vocabulaire.
En son absence la pièce est plus grande, plus vide aussi. Comme ce qu’il y faisait n’avait plus rien d’évident. À ce qu’il y faisait toute la journée. Hier, elle aussi, elle cherchait. Sinon, je ne vois pas pourquoi, elle a couvert toutes les surfaces lisses de tout ce que contenaient ces tiroirs où j’ai si peu souvent la chance de m’aventurer.

L’odeur du liquide fumant et épais qu’il boit me sort, d’habitude, de ma torpeur. Absente, elle imprègne le tas posé en plein milieu de son bureau. Là où je veux dormir puisque le soleil y dessine un cadre.

Tout mouvement demande réflexion. Au point de ne plus paraître si nécessaire. D’un geste pourtant je m’élance, me laisse glisser sur le mur et m’étire pour me demander ce que je fais ici. D’habitude, ils me trouvent jolie quand j’hésite au seuil d’un geste. Lui, il y distingue toujours une portée philosophique. J’y comprends que dalle mais j’aime que l’on admire ma réticence à agir.

T’as raison, rien ne vaut la peine de rien me disait-il alors, content quand même que je me cache sur ses cuisses. Sa chaise garde son odeur. Je m’y blottis. Sur le bureau, un truc attire mon, regard. Un machin avec lequel j’ai rarement le droit de jouer : une petite boule qu’on a envie de mordre, de griffer, de faire tomber et de poursuivre le fracas métallique des morceaux de fer qui y sont accrochés. Il part jamais sans, passe un temps fou à les chercher comme si sa vie en dépendait.

Hier, elle n’a pas du les voir. Ça me paraît, je sais pas pourquoi, important. J’extrais l’objet de sous sa pile de papier. Il était impossible à trouver si bien planqué. Si elle n’avait pas tout chamboulé, cette boule, avec laquelle il referme bruyamment la porte frontière de mon univers, n’aurait jamais refait surface.

Mais pourquoi voulait-il faire croire qu’il était toujours à l’intérieur ?

Se souvenir, disait-il, c’est se poser des questions. Alors, je me demande pourquoi est-il parti sans me dire au-revoir. Pour, sans doute, me transmettre son obsession du temps, pour lui donner, qui sait, une certaine réalité, il partageait en partant son emploi du temps. J’ai mis beaucoup de siestes à comprendre qu’il me communiquait la certitude de son retour.

À son dernier départ, pas un mot. Certes, je roupillais mais crois maintenant me souvenir des effluves sur son sillon. Comme s’il venait de se ratiboiser les poils, de se les ranger en tout cas avec un soin inhabituel. De jolis vêtements encore tout chaud du truc bizarre qu’ils passent dessus pour qu’ils soient raides. Peut-être même qu’il sifflotait, joyeux comme je ne l’avais vu depuis une éternité. Quand j’y pense, ces derniers temps, il était aussi abattu qu’elle l’était, elle, hier.

Et là, tout d’un coup, il se barre tout content et on ne le revoit plus.

La faim m’extrait du bureau et des réflexions dont son si long cantonnement dans cette pièce ont surchargé l’atmosphère. Une tanière pleine de préoccupations. Les autres pièces sont plus claires. Le soleil poursuit sa course sur mon bol de croquettes. Vide.

Preuve irréfutable de son départ, lui était chargé de m’approvisionner en permanence. J’ai même pas penser à lui rappeler, à elle, qu’elle pouvait sans doute emplir son rôle.

On va essayer de se servir soi-même puisque tout fout le camp.

J’ai bien observé la manœuvre. Le déclic du placard bas, sorte d’escalier pour grimper sur la plate-forme sous les fenêtres de toit, où ils entreposent mais croquettes est reconnaissable entre tous. Je cogne ma tête contre sa porte, mon odeur y est peu présente. J’aime bien leur faire croire que j’ai besoin d’eux, un peu moins que ça devienne ma seule réalité. Pas facile à ouvrir cette putain de porte. Les poignées tournent quand je leur file des coups de patte.

Persévérer poussée par la faim, je trouve une autre stratégie. À côté de mes croquettes, ils gardent des petits sacs en papier où, allez savoir, ils ramassent mes déjections. Encore une disparition inquiétante. Moi, ces sacs j’aime m’y étendre, les froisser, tirer dessus. Là, comme souvent, y’en a un qui dépasse. Mes griffes n’y suffisent pas, je l’attrape avec mes crocs et l’entraîne avec moi.

Tout me tombe sur la gueule. Des sacs en kraft et pas mal de croquettes recouvrent le sol. Malheureusement la chute continue, un papier épais recouvre presque tout de suite ma subsistance bien gagnée. On dirait une enveloppe, on penserait à un mauvais présage. Je la pousse pour bouffer et je suis certaine que c’est lui qu’il l’a planquée là, qu’elle ne va pas apprécier ce qu’elle ne va pas manquer d’y découvrir.

Retournons à notre rôle de chat : dormir pour ne pas accepter d’être transformée en messagère.

Publicités