L’école de la confiance 1 -Suzanne

Cinq heures trente, je lève le rideau pour accueillir la rumeur du monde. J’ai appris à aimer les rituels mal réveillés de mes petits-matins. Impression de devancer l’information quand je dispose les journaux sur les présentoirs avant d’ouvrir.

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Quand même, je ne m’attendais pas à voir l’actualité se dérouler juste devant ma porte. À parcourir, avec mon premier café, les titres, je n’ai pas à prendre parti. L’occupation de l’école juste en face m’invite avec insistance à me sentir concernée. Je sens bien que je devrais en penser autre chose que de me féliciter de l’afflux bienvenu d’instits.

Elles me saluent et me demandent, avec une politesse pressée, s’il n’est pas trop tôt pour un café. Je n’ai pas le cœur de refuser. Depuis le temps qu’elles m’expliquent pourquoi elles font grève, ou seulement parce qu’elles tentent de rendre mon gosse moins con que sa mère, je peux bien ouvrir plus tôt.

L’instant piaffe d’impatience. J’envie leur illusion de l’imminence de l’événement. Elles m’aident à renverser les chaises et à replacer les tables. Pour un peu ça me rappellerait l’excitation de ma première ouverture. La peur que personne ne vienne, que mes gestes n’affrontent que le vide. Et puis la joie déjà lasse de servir mon premier rosé. Découvert, André, mon premier client régulier, qui ne devrait pas tarder. Il aura bien un jeu de mots débiles pour résumer la situation. Écluser et se barrer avec une certaine sympathie qui n’engage à rien. Jamais été sûre que ce soit un modèle à suivre.

Pas bien grave, tant de chose à faire. Paraître occupé est l’obligation première d’une patronne de bar. Le lien social faut surtout l’encaisser. Quatre cafés, trois crèmes et deux thés. Mes maîtresses n’interrompent par leur discussion quand je dépose leur commande. Paraît que la mairie leur a coupé eau et électricité. Selon celle qui parle le plus fort, la maire soutenait pourtant le mouvement.

« On est tous sur le même bateau, on va tous se prendre les restrictions budgétaires en pleine gueule. Il sera plus temps de réagir quand y’aura plus de service public. Des contractuels partout pour que rien ne marche et qu’on puisse “réformer”. Faut vraiment être con pour pas comprendre que ça veut dire supprimer. »

Elle est bien gentille la brave dame mais en attendant le service public et ses grèves à répétition c’est mes impôts qui les payent. Moi, je crois qu’elle devrait plutôt soutenir ceux qu’ont enfin décidé de gueuler contre toutes les taxes qu’on balance sur les petits comme moi. Si ça continue, moi aussi je vais mettre un gilet jaune sur la lunette avant de ma bagnole. On me verra un peu plus quand je pars, de nuit, au turbin et quand j’en reviens, de nuit aussi.

Ça me ressemble pas d’être aussi méchante. Mais, si la meneuse est un peu véhémente, ses collègues le lui rappellent, elle n’a sans doute pas tout à fait tort. Je me suis laissée contaminer par la colère qui gronde partout. J’entends bien qu’elle va péter, que ça va pas être beau à voir. La morosité laisse place à la rancœur. On picole autant, on se plaint plus. Une parole libérée qui connaît les solutions. Les autres doivent payer, maintenant. Que tous ceux qui viennent pas au bistro, connaissent pas le prix d’un petit noir, les fins de mois où on peut même pas se payer ce semblant de lien social, soient taxés à mort, pendus pour leur fraude fiscale.

Pas le temps de réfléchir, il est trop tôt pour que l’afflux de mes clients, presse, clopes et cafés, discutent de cette connerie de « grand débat. » Pourtant, pas même six heures et j’entends déjà les gens gueuler à propos d’entourloupes, des banquiers qui nous chient à la gueule, des puissants qui nous crèvent les yeux, des violences policières.

Le silence se fait sur ces dernières paroles. J’encaisse un Ouest-France et contemple, comme tous le monde dans mon bar, le groupe de flic qui vient d’entrer. Avec un commissariat à deux rues, leur présence, passagère, ne paraît d’habitude pas si pesante. Quand je m’approche pour les servir, je n’en reconnais aucun. Le chef a d’ordinaire un mot aimable. Il doit penser, à venir de temps à autre, s’intégrer dans la vie du quartier. On se côtoie au moins un peu.

Aujourd’hui, toute cette bande est diablement jeune. Uniformément rasés et baraqués, tendus mais sans le moindre enthousiasme. Je perçois dans le silence dans lequel ils boivent leur café une lassitude de mauvaises augures. Maintenant qu’elle se tait, je repense à ce que gueulait l’instit : les seuls fonctionnaires qui survivront, avec des conditions de travail dégradées faut pas déconner, seront ceux qui font taire les autres.

Quand j’y repense, le reste de la matinée a filé comme une absence à soi. Beaucoup plus de monde que d’habitude : malgré ce qu’on croit, les grèves sont pas mauvaises pour le commerce. Surtout ici, loin du centre-ville où les manifestations, pas seulement les samedis, se multiplient. Du coup, les bistrots de là-bas doivent avoir appris à réagir au soudain envahissement de détonations, à l’irrespirable odeur de lacrymogènes, à cette atmosphère de guerre-civile que je ne voyais que comme des images dont la télé nous matraque. Même si je les regarde pas trop, on s’y habitue et je m’attends presque à lire des bandeaux m’expliquer la scène.

Le bruit démentiel se dissipe. Pas la sidération qu’il suscite. On cause partout des « grenades de désencerclement », franchement, ça fout les boules. Je me précipite pour descendre le rideau de fer pour protéger mes clients, quasiment tous mes réguliers plus plusieurs visages familiers, venus chercher un refuge dans mon bar-tabac.

Dehors, le spectacle me désole. Sous le gaz, les flics matraquent des formes couchées qui se tiennent entre elles pour passivement résister. Je reconnais mes instits et les flics que j’ai servi le matin. Au loin, des pneus s’éteignent sous le déluge d’un canon à eau qui, d’ici peu, va balayer ces maîtresses comme la barricade dressée devant l’entrée où flotte encore la banderole. Sans trop savoir pourquoi, je m’attarde à y lire le slogan : « Occupation des écoles avant vente définitive. » Alors que je m’interroge, du regard une des instits m’implore du regard pour que je lui offre l’hospitalité. J’ai jamais refusé une cliente, même avec un peu de sang sur le visage.



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