Le patriarche Witi Ihimaera

Saga maorie sur l’appartenance et l’indépendance, entre le rire et l’indignation, la colère et la préservation du mensonge filial brisé. Le patriarche mène ce roman familial, à l’ombre de celui national maori, avec une verve contagieuse pour mieux interroger la ressemblance, voire la préexistence des récits qui nous conforme.

Par respiration, soudain se souvenir que le roman tient pour le lecteur à l’abandon qu’il y trouve. Même s’il est difficile d’en parler, de démonter les mécanismes sans tout révéler de l’intrigue, il faut toujours souligner la modestie pour l’auteur de s’effacer derrière l’efficacité de son savoir faire. Un roman pour s’échapper, porte ouverte vers l’ailleurs c’est que parvient à nous proposer Le patriarche. Simplement. Sans doute en évitant l’encensement de l’exotisme, la valorisation à tout crin d’une communauté. Certes, découvrir la vie de la communauté maorie en Nouvelle-Zélande à l’aube des années 50 est une raison suffisante pour découvrir l’œuvre de Witi Ihimaera,un des premiers romanciers maori. Plus intéressant, je pense est son souci de la résonance de la langue. Premier véhicule d’une identité en construction, premier objet qui sera opprimé, la présence dialectale paraît au centre du projet. En tant que lecteur, la présence d’un glossaire est une béquille qui m’interroge. Toujours un peu la flemme de me reporter en fin d’ouvrage, toujours l’illusion que je peux me débrouiller sans, que le langage finira par me contaminer, au risque bien sûr de la mauvaise interprétation. Le patriarche parvient à nous faire toucher cette langue pour en faire un procédé narratif. Nous suivons le jeune Simeon qui peu à peu, par l’école et le rire, s’extrait de sa culture clanique. Le cinéma devient part de son imaginaire, Witi Ihimaera s’en empare pour sous-titrer son action quand elle se déroule en langue originale. Cette langue devient d’ailleurs un des outils d’émancipation. Simeon en sent la résistance, y voit un objet à préserver, une pratique dont s’éloigner sans doute aussi avant d’en comprendre toute la valeur.

Avec une belle discrétion, Le patriarche conduit une interrogation sur le patrimoine. Au fond, notre histoire commune c’est sans doute ce qui a déjà été raconté, autrement, ce qui toujours préexiste et revient. Tout récit imite plus ou moins un mythe, le mensonge est sans doute le plus révélateur des formes communes de toutes nos histoires. La sage se fonde donc sur la conscience de se savoir échapper à toute originalité. Deux clans qui se détestent, une histoire d’enlèvement, de rivalités qui permettent à l’auteur de décrire, dans une très forte tension narrative, les us et coutume maori. De la tonte des moutons, au hockey et au rugby, autant de drôlatique confrontation d’une haine dont la stupidité insidieusement pointe. Comme toute saga, Le patriarche repose sur un antagoniste fascinant dans la détestation qu’il suscite. Là encore, l’auteur en fait un trait distinctif de sa communauté, de toutes les sociétés traditionnelles sans doute. Il s’agit ici du mana, tenir son rang, respecter les ancêtres mais aussi la dictature de l’ordre de naissance. Comme pour la religion, Witi Ihimaera montre l’emprise de la tradition, la difficulté à s’en extraire, la culpabilité pour celui qui en rompt le discours. Tout ceci avec un grand plaisir de lecture.


Un grand merci aux éditions Au vent des îles pour l’envoi de ce roman.

Le patriarche (trad Mireille Vignol, 450 pages, 21 euros)

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