Solidarité insulaire 3

Tempête pas que sous des crânes…

Depuis le début, le calme lui joue sur les nerfs. Jamais elle n’a jamais été aussi seule, jamais elle a autant désirer ne pas rejoindre la meute. Cinquante-quatre ans sur ce rocher et, pour la première fois, son isolement lui offre un nouveau point de vue sur cette île trop connue où, pour le loisir d’autrui, elle a brûlé sa vie dans un travail sans reconnaissance.

Une chance de s’en sortir, respire et, pour une fois, ne fais pas tout capoter.

Vivre sur une île apprend, sinon la discrétion, du moins la certitude d’être en permanence épié. Non sans raison, elle sent un regard peser sur elle quand, son bruit, elle range ses bagages. Remettre le pécule (pas de quoi tout payer) à sa place se fait en laissant tomber, exprès, sa valise. Sortir en trombe pour surprendre le directeur devant sa porte. Sans pudeur, il lui tend une bougie. Un point de revue de la situation s’impose, il l’attend dans le grand salon. Au loin un volet claque, un air frais s’engouffre dans le corridor. La flamme de la bougie vacille, elle s’échappe vers les cuisines. Par réflexe, elle se sentirait plus en sécurité avec le personnel. Elle le sait d’expérience, une cuisine ne s’arrête jamais. Elle aussi croit échapper à ce vide dévorant qui la poursuit.

Le luxe a ses arrangements, en période d’une prévisible pénurie il invente un art de vie primitif et imaginatif. On s’affaire dans un fracas où se pressent l’imminence de la catastrophe. Le bateau prend l’eau quand tout le monde est sur le pont. Difficile de ne pas penser à la mer quand son rugissement, même au sous-sol, porte une clameur inquiète, irrégulière. Grondements enchaînent avec hululements.

Les ordres hurlés du chef surnage avec difficulté. Le plateau de désert est refondu pour un brunch tardif : on rajeunit le plus très frais et on retape l’avarié. On s’en fout se sera pas facturé. L’urgence chaotique de la cuisine lui ferait presque oublier pourquoi elle est ici. Il lui faut de toute urgence un truc à manger. Hier déjà, elle n’a pas osé s’aventurer dans le restaurant trop chic et cher. Ici c’est mieux, on se moque du client, ses prétentions au luxe et à l’excellence révèle son mauvais goût foncier. Dans ce capharnaüm, elle cherche le mec de la plonge. La vraie raison de sa présence ici.

Elle se remet à transpirer quand elle ne le voit nulle part. Son évier est déserté. Personne ne s’en soucie tant l’ensemble de la brigade se fait houspiller. Elle-même n’y échappe pas quand le chef-de-rang la bouscule pour apporter les premiers sauts à champagne. Chasser sans insulte, à sa requête, on lui tend un croissant. De retour en cuisine, le chef de rang la congédie d’un informatif : pas un spectacle pour vous ici, ça va vous couper l’appétit.

Il repart immédiatement, le sourire déjà plaqué sur son visage même s’il doit pousser cette desserte roulante à boisson. Une idée du patron pour donner, selon sa formule préférée, « un peu de cachet à son établissement. » Le pire c’est que ça marche. Un peu d’amidon sur le col d’une chemise, un costume strict et on vend le rêve d’une élégance ancienne. Lui-même a fini par le croire. Le patron le lui a répété : son âge lui confère une indéniable distinction. Difficile de le contredire quand, sur l’île, c’est le seul à avoir accepter d’embaucher ses cinquante-quatre hivers. Par automatisme on devient compassé, on reflète un peu de noblesse aux parvenus. On apprend même à orienter leurs goûts désastreux, on finirait presque par éprouver une certaine sympathie pour cette population hors-saison.

La tempête va à merveille à l’hôtel. Dans la pénombre, lampe à huile et bougie dispersées partout sur de jolis guéridons, laisse attendre un meurtre puis la spectaculaire révélation de son auteur par un sagace détective. Pas de flic dans le coin, il le saurait. Des secrets, sans doute. Il s’en fout ou au moins, à ça aussi, il parvient à croire. À l’évidence, il l’a déjà vu, la resquilleuse. Pas passionnant, nettement plus emmerdant le coup d’œil inquisiteur lancé vers le poste de ce plongeur Équatorien d’une irrésistible beauté. On aurait fini par se faire prendre, il a bien fait de se barrer Dieu sait où se dit le chef de rang avant de se faire submerger par les commandes.

Affalée dans un fauteuil, l’autre plaie alcoolo l’assaille dès son entrée. N’importe quelle bibine l’estourbira sans la réduire au silence. D’instinct, il saisit un whysky blended, elle ne vaut pas mieux, et lui sert dans un verre au cristal artistiquement travaillé. Elle instaure une larmoyante connivence par peur de n’être pas resservie assez vite. Il la trouverait presque pimpante, retapée par les événements, impatiente de raconter son accident dont, il n’en doute pas, elle a su dégager une interprétation inédite.

Il n’a pas totalement tort, peut-être même devrait-il se méfier de celle qu’il se retient de qualifier de vieille rombière. Elle n’en pense pas moins. Suffisamment bourrée, elle croit avoir atteint ce stade où l’alcool se pense lucidité supérieur d’être dégagée des bancals présupposés quotidien.

Peut-être n’a-t-elle pas tort elle non plus : une certaine joie à se sentir en vie, à nouveau désirer regarder, saisir le regard d’autrui sur soi et, pourquoi pas, séduire. Une ouverture à nouveau possible avec une sorte de serveur, distingué et impeccable. Juste avant de parler un soupçon dans son regard professionnel, l’a retenu. L’ombre d’un mépris inentamé peut-être. Un soupçon d’impatience, voire de mauvaise conscience. Et ça, elle sait le déceler. Avant de lui faire mal, au mieux de l’abandonner, les hommes ont souvent ce regard. Ils veulent qu’on les excuse, les pauvres. Le plus simple serait encore de ne pas se conduire comme des porcs.

Une gorgée et ce soupçon, comme le reste, se dissipe. Sans la torpeur cependant puisque la surprise étend son emprise. Elle ne serait pas attendue à ce regard pointu, implorant elle s’en convainc après une large rasade, de ce jeune homme effacé. L’impression très net qu’il appelle au secours. S’il a besoin d’une confidente, maintenant que nous sommes confinés, qu’il m’apporte un autre verre. Il est plutôt pas mal, il pourrait s’attifer avec un peu plus de soin.

Un soudain esclandre l’empêche hélas, nous ne le sauront jamais, de s’approcher. Les faits seront ensuite difficiles à reconstituer. Une bousculade, l’échauffement des esprits par le froid mordant mal dissipé par une cheminée fumeuse ? À moins que nos réactions soient sensibles aux variations atmosphériques.

En tout cas, pour un cartographe le jeune homme effacé manquait singulièrement de science de l’espace. Il se retourne avec une brusquerie malséante, dans un sec claquement qui accompagne la détonation qu’il est persuadé d’avoir entendu. Au centre de l’attention, il tente maladroitement de regagner le repli de son fauteuil à oreillettes et, par une prouesse clownesque, rattrape en vol le shaker lâché par le chef-de-rang.

Sa prouesse aurait été applaudie si, pour la réaliser, il n’avait pas heurté le chef-de-rang qui, pour se rétablir, s’appuie sur l’historienne free-lance en pleine conversation avec le chauffeur. L’intimité ainsi surprise entre eux détonne. Le patron, entrant à ce moment, grimace devant l’impression de complot ourdit contre l’atmosphère feutrée dont d’instinct il se réjouissait.

Un éclairage impromptu interrompt alors ce semblant de bousculade. Le grand phare, tout proche, reprend du service. Ses faisceaux tournoyants illuminent un instant la seule baie-vitrée pas barricadée. Ils traversent la pièce et trouent un instant l’obscurité de l’océan. Le couple comploteur désigne du doigt l’écume ainsi éclairée. Curieux le directeur veut comprendre l’intérêt de cette vision. Son regard s’arrête sur tout autre chose, de nettement plus inquiétant que les ombres d’une vague de submersion. Feindre de ne pas voir cet employé équatorien à la plonge, trempé, traîné une forme allongée. Imperturbable, il entame le discours de logistique prévu.

Le directeur se rengorge dès ses premiers mots trop tonitruants. Ça chahute comme dans la convivialité contrainte d’une classe. On se moque de lui, de sa voix un rien trop aiguë. Voilà qui l’arrange : pendant ce temps-là on ne rechigne pas sur les dispositions prise face à l’urgence climatique. Le propriétaire de l’hôtel comprend trop tard le choix malheureux de l’expression. Personne ne relève. À moins que le sourire narquois de l’occupante de la 3b propose une complicité implicite. La femme de chambre, il s’en souvient maintenant, s’en est plainte : elle ne quitte jamais sa chambre, elle l’encombre de dossier et de papiers poussiéreux. En voilà une, pense-t-il, qu’il ne faudra pas occuper.Suite et fin dimanche prochain.re

L’assemblée ne se disperse pas, elle guette le moindre divertissement. Elle pense, sans supplément, y avoir droit. Lui aussi, ça lui tombe dessus, au directeur : rien de mieux à faire que de rester à papoter dans cette curieuse chaleur. Sans préméditation, ou presque, il s’assoit à côté de la jeune fille. Sentir quand quelqu’un a besoin de parler reste le seul héritage de sa formation initiale de barmen. Susciter ce désir surtout face à son propre ennui. Il ne s’attendait pourtant pas à parler voile.

Elle, elle ne s’attendait pas à un directeur dont l’improvisation aurait un tel aplomb. Affligée d’un mal de mer sévère, elle comprend immédiatement en savoir beaucoup plus que celui qui, assis d’une fesse dans le canapé à côté d’elle, pérore. Ce côté de l’île, accidentée et face à un océan sans borne, se révèle trop accidenté pour être navigable. Surtout en cette saison. L’été déjà, doubler l’abri du continent est hasardeux, l’hiver personne ne s’y hasarde. Étrangement, elle sent le directeur outré quand elle évoque une possible continuité d’une tradition insulaire de piraterie. Pas ici, dans des criques plus abritées, éventuellement. Elle ne s’attendait pas à ce réflexe quasi nationaliste de la part de celui qui, visiblement, n’est pas originaire de l’île. Un peu trop grand pour ça songe-t-elle avant d’être rattrapée par la bêtise de son a priori.

Elle ne s’en débarrassa pas pour autant tant l’autre cliente qui s’approche, captivée par leur conversation, elle, est indéniablement îlienne. Une façon de s’immiscer dans la conversation comme si elle était directement concernée.

L’épisode précédent est à retrouver ici.

Le dernier épisode est à retrouver ici.

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