Thérapie 1

Premier patient prévu mardi à quatorze heures : la preuve d’une activité pas précisément florissante. Elle me laisse latitude pour élaborer la mise en récit qu’ils attendent de moi. Ou que j’attends d’eux tant mes débuts de coach de vie n’ont pas rodé ma méthode. Sous le soleil souriant de cette matinée, j’ai conscience qu’il ne s’agit que du dernier avatar de ce que je peux difficilement envisager comme ma vie professionnelle. Mon dilettantisme est une force. La chance de pouvoir ne pas m’exposer à la rentabilité représente un choix.

Ça ne va pas. Ce n’est pas ainsi que je veux commencer mon histoire, pas de cette manière dont je veux appréhender chacun de ses bienfaits. Reprenons puisqu’il est toujours possible d’inventer des variantes de sa propre vie. Je veux en capturer seulement les instants d’apaisements.

Ce matin, ma séance de méditation s’est un peu étirée. Il m’a fallu plus de temps que d’habitude pour parvenir à faire le vide. Peut-être parce que Pierre, à moitié endormi, m’a prise. Dans ses bras disons. Si seulement… Gestes mécaniques, muets pour ne pas réveiller les enfants. J’en profite pour penser à autre chose. Sans doute est-ce cette diversion qu’il m’a fallu rattraper durant ma méditation. Je ressors pourtant réconforter de cet indispensable temps pour moi une fois que Pierre, mon mari, Euphrosine et Maximilien, s’envole du nid vers leur vie trop passionnante pour ne pas être saturée d’hostilité.

Je m’accorde une heure pour lire un essai tout juste paru de développement karmique par le care. Un grand réconfort de voir établi que prendre en charge, sans négativité, les émotions d’autrui mène à ce développement personnel dont nous ressentons tous l’urgence.

Pourtant, quand je sors les rues de mon quartier paisible s’entêtent à ne pas refléter l’harmonie supérieure du monde. Pierre le sait bien. Quand nous avons déménagé à Nantes, où il a été muté, j’ai exigé de nous installer dans un quartier à la fois paisible et central. De notre balcon, la vue du Muséum agit comme un calmant.

Je fais un long détour pour me réapprovisionner en thé vert et suis hélas harponnée par une virago hurlant je ne sais quoi à propos de l’école publique. J’ai beau lui expliquer être nullement concernée, que mes enfants et moi-même sommes préservés et entendons le rester, qu’elle ne devrait pas se laisse consumer par autant d’affects, elle me tend un tract suant la hargne et l’impuissance. Pour me décontaminer, je me le répète, la seule réalité qui reste est celle du récit de notre vie intérieure.

Je me hâte vers le Musée des Arts sans parvenir à effacer l’image de cette banderole comme une illustration d’une actualité que je préfère ne pas voir. Mon patient de quatorze heures à un immense besoin d’un secours pictural. Je dois l’aider à comprendre ses impasses par la représentation qu’un peintre en a offerte. Après tout, mon attrait pour l’art a été un autre de mes avatars, un secours pour ma sensibilité comme le disait Pierre. « Ma rêveuse diaphane » m’appelait-il au temps de nos fiançailles. Le pauvre n’a plus trop le temps de m’écouter avec son si prenant travail.

Après avoir ignoré les ignominies contemporaines et les fadaises non-figuratives, je trouve la toile qui éclairera mon patient. Arlequin empereur dans la lune de Watteau. Il me faut éprouver la matérialité de ce tableau pour en tirer un schéma explicatif. L’acceptation du temps se traduit dans l’épaisseur perceptible de la peinture. Ses couleurs perdent de leur éclat, elle offre toujours de nouvelles interprétations au spectacle de nos vies.

De retour chez moi, je m’installe dans le cabinet que Pierre a eu la générosité de me louer au rez-de-chaussé de notre appartement de la rue Kléber. Mon patient de cette après-midi fut celui qui inaugura l’innovation radicale de ma méthode de thérapie narrative. Je consulte son dossier. J’ai dû le réécrire pas mal de fois. Ma relecture le modifie à nouveau. Le temps paraît m’oublier quand je m’approprie la vie d’autrui et en corrige la douleur et surtout atténue cette impression que, séance après séance, la souffrance augmente. Âgé d’une confortable quarantaine d’années, l’homme manque trop de confiance en lui pour m’en accorder un peu.

Mon enfance fut obstinément sans histoire. Je n’ai même pas à la fuir. Sans peine, j’accepte d’avoir été le fils du milieu, de n’avoir jamais su faire un choix.

« Je n’ai rien à raconter » et tout un tas d’interprétations empruntées à ce défaut reviennent sans cesse. Le patient admet que je ne suis pas la première praticienne qu’il consulte. Aucune jusqu’ici n’a réussi à lui suggérer une identité durable et satisfaisante. Sur mon moleskine, j’avais noté : lui rendre des images de son enfance ? Seule façon d’effacer le basculement dans une adolescente précipitée, pleine de scènes embarrassantes. Une ombre de duplicité, peut-être, dans sa satisfaction à en témoigner. Voilà l’histoire telle qu’il devrait se la raconter :

Le collège fut empli de joies cruelles. Un jour peut-être parviendrais-je à dépasser le regret de la puissance que j’y ai exercée. Les remords sont une image de substitution inefficace. Ni victime ni bourreau, je n’ai rien à me reprocher. La seule nostalgie que je puisse concevoir serait, par manque de contact humain, de ne plus pouvoir être spectateur de ce jeu de domination auquel je participais discrètement, toujours comme un faire-valoir muet, un profiteur de second ordre qui engrangeait pourtant plus de bénéfice que les tapageurs chefs de file. On recherchait mon amitié et mon approbation pour les approcher. Durant ces quatre années, j’ai eu des copains puis des copines comme plus jamais ensuite. Je passais le temps avec les garçons, paradais, chaste, avec les filles. Sur les photos que vous m’avez demandé d’apporter, mon visage boudeur révèle mon indifférence. Une innocence attirante.

Sur le dossier, je colle ici une reproduction d’Arlequin empereur de la lune. La prochaine étape sera de faire reconnaître à quel point il se complaît dans ce rôle de Pierrot lunaire. Sa fausse ingénuité a un fond machiavélique. Elle entretient le ressentiment de voir que sa séduction ne marche plus.

Je n’ai pas encore réussi à intégrer le départ de son père. Il me faut amoindrir la perte de confiance qui en résulte. Ses relations s’effondrent quand le divorce parental fait chuter son statut social. Interprétation encombrante. Elle ne rentre dans aucun récit. La place de sa mère, pleine de doutes et de peurs, paraît alors mécanique pour expliquer le retrait sur soi dont il ne s’est toujours pas extrait. Avec l’éloignement progressif, l’accession aussi dans un lycée prestigieux où son éclat lunaire n’a hélas pas perduré, a construit une image inutilement glorifiée de lui-même. Ma reproduction du tableau devait servir à cela : mon patient pavanait, puis est venu le temps non de la conscience mais de son imitation.

Lors de la dernière séance, je ne pense pas être parvenue à lui faire emprunter le chemin qui détourne de l’ornière du malheur. Il s’attelle sans cesse à l’impasse du passage obligé des amours adolescents. Peut-être tirerons-nous un chapitre à part de sa prime déception amoureuse. Tout a déjà été dit avec les précédents praticiens. Ma méthode de thérapie narrative consiste à proposer des variations inédites, des histoires harmonieuses et compatibles avec l’itinéraire de vie de mes patients. L’adhésion fut un peu rétive quand nous avons recréé une présence paternelle apaisante. Une interprétation volontairement exagérée pour qu’elle devienne modélisante. On ne lui a pas volé toute possibilité de choix.

Le départ de mon père fut un choix délibéré dans lequel, au fond, ni ma mère ni moi ne pouvions intervenir. Il me faut désormais le voir comme un dilemme, purement individuel, dont il sortit victorieux. Pour s’enfermer dans son rôle de victime, ma mère m’a imposé une version des faits où chacun tenait un rôle bien précis : le puissant homme d’affaires, sa maîtresse plus jeune pour échapper à la pression d’un quotidien qu’il n’a pas eu le temps de construire. Il me faut apprendre à déceler les failles de cette parade malheureuse. Autant que je puisse m’en souvenir, pour moi mon père avait toujours le temps. Bien plus que tous mes camarades, nous nous retrouvions seuls et il savait se montrer joueur et expansif.

Je ne revois aucune dispute entre mes parents, rien qu’une morne étendue de silence, de défiance sans doute même à mesure que mon père passait plus de temps dans notre appartement de la rue de Budapest. Cet appartement, sa grande terrasse sur la rue du Calvaire, je le revois surtout dans l’omniprésence de mon père. Il était là quand je rentrais et s’énervait sur mes problèmes de maths où m’emportait dans des rédactions échevelées.

Quand elle rentrait, de plus en plus tard à revers de l’image attendue, ma mère boudait. Plus tard, quand je me suis enfin décidé à la quitter, pressé par les événements, j’ai voulu récupérer tous ces devoirs épiques. Ma mère m’a dit les avoir brûlés : elle ne voulait conserver aucune trace de la propension paternelle à s’inventer d’autres vies.

Après son départ, tout fut beaucoup plus simple. Effrayant aussi. Avec quelle facilité on s’enferme dans une seule vision des faits. La panique de s’exposer, la crainte de se faire remarquer, le ressentiment. Mon père, considérer comme un salaud, qui loin de nous avait retrouvé cette réussite qui, par attraction des contraires, avait tant séduit ma mère. Je n’ai jamais cherché à en savoir plus, à le revoir, à savoir si ce n’est pas à lui que je pouvais ressembler. En son absence, rien ne m’empêche de lui inventer une vie héroïque.

Me voilà prête, un peu en avance même, pour mon rendez-vous dont la mise en récit me paraît parfaitement prévue. Il me reste à préparer mon cabinet comme un décor propice à l’arrangement des confessions amoureuses de mon patient. Pas une mince affaire que d’inventer une version victorieuse de son mariage aussi précoce que raté. Pour cela, il me faut jouer mon rôle de femme épanouie, comblée sexuellement (je réécris ma jouissance matinale) et séduisante pour l’aider à se sentir désirable.

Tout juste le temps de modifier la disposition de mes tableaux pour mettre face aux yeux de mon patient un nu, que la sonnerie du téléphone de mon bureau interrompt mes rêveries. Pour laisser à un potentiel futur patient le temps de s’exprimer, je ne décroche pas. Une bonne idée car je crains de ne pouvoir donner suite aux élucubrations de mon interlocuteur. Un ethnographe, ou prétendu tel je n’ai pas bien compris, sollicite mes services pour que je l’aide à doter de crédibilité ses récits de voyage. Sur ma plaque et sur mon site web, l’intitulé de ma pratique, thérapie narrative, pousse un peu trop de monde à solliciter des relectures ou des corrections.



Le deuxième épisode dimanche prochain. Mes autres textes sont à découvrir ici.

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