Fenêtre sur le rien Cioran

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Le vide, le corps amoureux ou la chair de la décomposition, dans cet ultime texte en roumain, Emil-Michel Cioran entame la conversion stylistique de son inconsolation. Avec ce sens de la formule, par quelques-uns de ses aphorismes amers et lucides, Fenêtre sur le Rien happe le lecteur dans la vacuité de nos vies dont seul Cioran sait rendre le risible  ridicule, l’aspiration au lyrisme, le majuscule ennui et le capital désenchantement.

Avouons un plaisir inquiet à me replonger dans la prose de Cioran tant il a modelé mes premiers enthousiasmes, leurs rechutes et leurs paniques aux temps de l’insomnie, de la peur que l’on croit pouvoir regarder en face. On fige de son Moi passé des images idéalisées. Sans doute, au fond, savais-je déjà ne pas atteindre aux cimes du désespoir, à l’inconvénient d’être né que Cioran caresse avec cette lucidité dont j’ai toujours voulu pressentir le comique, au moins le goût du paradoxe par de frappants syllogismes. Longtemps, donc, que je ne m’étais plongé dans l’œuvre si magistrale de Cioran. La publication  de ses inédits de jeunesse, peu ou prou fascitoïdes, m’avait échaudé. Sans doute n’était-il cependant pas dénué d’intérêt de renseigner, par la lecture de De la France, sa propension à essentialiser les peuples, à en tirer de décadentes généralités. La parution pourtant de ce texte, écrit vers 1944, m’a emplit du même enthousiasme que la découverte des carnets de Cioran. On pourrait le dire ainsi : sa passion de l’inutilité trouve dans ces lignes sans destination un endroit où se déployer, ou s’exercer, comprendre où assumer ses failles, ces insuffisances dont Cioran fait, à raison, une possibilité du génie. Il me paraît facile de lire Fenêtre sur le rien comme un brouillon en quête de ses propres possibilités tant il témoigne, en tout instant, d’un état de la sensibilité de Cioran, un moment de bascule avant son « abandon » (le terme entend regret et écho qui hanteront sa prose) de la pensée philosophique, de son systématisme décharné, dénué de mort et de maladie.

Les idées, les choses ou les gens ne m’attirent que par leur degré d’impossibilité.

Dès lors, l’impossibilité à l’œuvre dans Fenêtre sur le rien est ce qui attire le lecteur. Impossibilité de citer tous les aphorismes, toutes les lignes où le paradoxe devient si frappant qu’il retient une part d’obscurité en nous. J’ai vraiment aimé que certaines formules ne paraissent pas entièrement abouties, comme atrophiées pour employer le vocabulaire de Cioran pour ne pas dire en attente de traduction. Selon un consensus critique un peu stupide, Cioran serait devenu écrivain par son abandon du roumain au profit du français. Peut-être. Dans Fenêtre sur le rien, l’intraduisible devient l’épreuve d’une pensée volontairement inachevée. Le terme roumain dor sans équivalent en français (le portugais sans doute le dirait saudade) revient pour exprimer cette langueur, cette mélancolie devant des possibles à l’état de virtualité. Traduire ce terme à ma fois vague et précis serait trouver une réponse, momentanée avant d’être rattrapée par le doute, à la question centrale de ce texte : « et où trouver un objet à ton inconsolation ? » Peut-être dans la conscience, très charnelle, que « son esprit ne se compose que d’aperçus, et trouve pour consolation l’élasticité à peine soupçonnée de l’irréparable. » Plus, je crois, que dans tous ses autres écrits, l’auteur fait état d’une recherche stylistique. On note même une singulière aspiration au sonnet (« l’utopie d’un univers transformé en sonnet »), à une poésie qui exprimerait la défaillance, suspendrait la pensée et peut-être même ne penserait pas la mort. Au fond, dans Fenêtre sur le Rien, se devine un Cioran sympathique.

La grandeur d’un homme se mesure au degré de mépris que lui inspire ses semblables.

Lui pour qui « Le monde se compose de mots vides et de douleurs muettes », qui joue à se croire destiné à « devenir un héros du vide intérieur » connaît la valeur de la lâcheté, chante le scepticisme qui seraient, dans leurs failles, une possibilité d’inscription au monde, ennuyée plutôt que véritablement triste. Nous ne prétendrons donc pas ici saisir, figer, l’essence de la pensée de Cioran. Il faudrait se contenter de capturer les aperçus qui soudain nous parle ou plus exactement nous interpelle. Une seconde lecture nous fera sans doute nous attarder sur un autre aspect. Disons, pour le moment, l’insistance sur la chair qui, dans mes souvenirs, se trouve un peu gommée dans le reste de l’œuvre. Cioran se sait parasiter par ses racines, sait que l’on ne se défait pas si facilement des obsessions qu’elles transmettent. La chair est un concept catho, Cioran s’empare de sa décrépitude, sa fascination un peu décadente pour ses tares et autres maladies, comme d’une épreuve d’une réalité dont la philosophie, toute pensée logique, soulignerait absence et déni. Plus surprenant, la chair se fait amoureuse sinon érotique dans Fenêtre sur le Rien. On découvre cette aspiration, cette pratique même qui lui sert d’expression à cette hantise temporelle qui hante ce texte de jeunesse. L’homme et la femme se rencontreraient pour tuer le temps quand « la solitude ne tue pas le moindre instant. » La chair, dans ces deux acceptations, devient une épreuve du néant. On pourrait d’ailleurs pensée que toute l’œuvre de Cioran revient à trouver une musique et, ici surtout, une lumière à ce vide. Fenêtre sur le Rien donne alors cette impression d’une lucidité insurpassable, d’une intransigeance rattrapée par le doute, d’un refus primordiale de nos sociétés mensongères (« une pureté hostile à la société »), de nos craintes indépassables de la mort : « Aux deux pôles de notre illusion, la Femme et le Lombric. » Cette hantise de la chair, cette façon de rendre compte de ce que « notre vie normale est abstraite » ,  c’est l’Absolu perçu par les nerfs. » Les aphorismes et fragments recueillis ici ont alors cette teneur, cette langueur, cette inconsolation, de ces figures tragiques et comiques qui font le charme profond de l’œuvre de Cioran.

Notons que paraît, toujours dans la collection Arcanes de Gallimard, Divagations.



Un grand merci aux éditions Gallimard pour cet envoi

Fenêtre sur le Rien (trad et avant-propos : Nicolas Cavaillès, 235 pages, 13 euros 50)

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