Les gueulantes du goéland 4

L’île doit être une façon de vivre autrement, pas seulement dans l’immuable d’un éternel été. Notre île a toujours eu sa temporalité propre, à l’écart d’une stricte rentabilité, à l’épreuve d’une certaine solidarité. Internet n’est pas notre ennemi, juste le symbole le plus évident de cette urgence à vivre autrement : une communauté dont la séparation fait l’unité.

C’est pas ça non plus. Mathias efface et se dit que la panique doit commencer à se faire sentir, qu’il devrait être le seul à savoir ce qu’elle doit dire.

Chacun s’écrit sa propre histoire, sans pouvoir l’imposer. Elle le sait bien l’historienne free-lance qui tente de chasser sa panique d’être coupée du monde par une quête de précédent. Elle manque affreusement de matériaux pour élaborer une version des faits où tout ceci se serait déjà produit. Le local, bien sûr, tentera de faire croire qu’il est habitué, que lui sait continuer à avancer sans savoir quand tout redeviendra à la normale. Bredouille, elle se décide à aller se faire payer un verre par le chauffeur de l’hôtel. Une mine intarissable de ragots.

Elle le trouve au moment où il s’en va. « Viens on va au Grand Sable, ces cons de parigots sont pas capables de trouver le putain de tuyau qui fait marcher votre connerie d’internet. Pas moi qui les aiderait mais on va pas laisser un insulaire se faire accuser. »

Son seul talent, songe-t-elle, est de savoir trouver des complices pour l’entraîner dans des sales coups. L’historienne factice se sait doter d’une certaine capacité à doter de consistance ses obsessions. La dernière en date : l’Histoire n’est faite que des traces que l’on efface. L’époque veut tout garder, elle se sent en devoir de prendre sa part de cet effacement du quotidien. Elle prend donc, en le tenant avec le bout de sa robe, le boîtier trouver ce matin pour le montrer au chauffeur.

« Sont cons ceux qu’ont posé ça. Personne ne fait ce genre de réveil sur l’île, on va réussir à les retrouver à cause de cet achat. »

Serait-ce définitivement trop tard pour lui expliquer le web profond où l’on fait, à ce qui se dit, commerce d’intraçabilité ? L’archiviste ne se laisse pas prendre. Elle sait qu’il se fait volontiers plus bête et borné qu’il ne l’est. Il sait parfaitement, en tout cas, « un cousin qu’à poser ça », comment est câblée l’île. D’instinct il l’amène, ça l’a fait marrer, une « chambre de sable ». Comme si les boches nous avaient pas laissé assez de blockhaus, a fallu qu’on en construise d’autre.

Pas si grave se dit-elle, Les Grands Sables c’est presque déjà plus l’île. La preuve, on voit le continent comme si on y était. Sauf qu’on y est pas, aucune façon de savoir quand on pourra y être ou entrer en contact avec lui. Avant de se mettre à écrire des SOS sur l’immensité de cette plage plate, d’allumer un feu, elle ravale sa panique et suit le chauffeur vers le blockhaus caché par le seul rocher de cette étendue pleine de touristes insouciants.

« On a pas des gueules à faire des châteaux de sable, invente-nous un truc pour pas qu’on se fasse pas repérer. Faudrait pas que tu te fasses accuser vu que je sais bien que t’as rien à voir là-dedans. »

Le chauffeur s’aperçoit trop tard qu’il en a un peu trop dit. Cette fouineuse n’est pas si simple à manipuler. J’aurais peut-être pas dû la prendre avec moi pour effacer les traces de l’autre grand con. C’est peut-être ça une île : toujours quelqu’un pour vous foutre dans la merde. Au moins, il n’y est pas difficile de trouver quelqu’un d’autre à incriminer.

L’historienne des filiations recomposées s’empare d’un dériveur pour en faire un paravent. Les sagouins ont pas franchement rebouché leur trou, en trois coups de pelle la construction carrée apparaît. Dingue que la tranquillité de l’île dépende de ce qui ressemble à une fosse septique. Certes avec un coupe-boulon en plein milieu.

Sans prendre la peine de trouver une excuse, le chauffeur s’en empare et repart avec. Pas bien loin : s’il sort de l’ombre des rochers toute la plage va le mater. Il le jette dans le dériveur, tire celui-ci dans l’eau et intime à l’archiviste de l’y suivre. Depuis le temps qu’ils se connaissent il lui doit bien une virée en mer.

Embarquement immédiat, dans un éclat de rire. Tout paraît parfois si inconséquent quand on part juste à temps. Le chauffeur aperçoit un type en costard, un peu ébouriffé et taché, s’approcher de la chambre de sable. Derrière lui deux techniciens. Ils viennent sans doute inspecter les dégâts ou voir qui les a causés. Pas envie d’être mouillés, il se barre dans des grandes gerbes d’eau. Il va lui falloir mettre un fameux coup de barre. Depuis le temps qu’il n’a pas utilisé un dériveur, il a oublié sa proverbiale capacité à dériver.

Sous le vent, ils ne prennent pas la bonne direction. Ils filent, à vive allure, vers le plus grand port de l’île. Pas le meilleur endroit pour ne pas se faire repérer. Pour l’éviter, le chauffeur décide de prendre plus au large. Au risque d’accoster plus loin que prévu. Heureusement, les manœuvres les contraignent à ne pas se parler. Coordonner les mouvements, passer du même bord, pour infléchir la dérive, continuer à canoter requièrent toute leur attention. Un instant, ils s’abandonnent à ce plaisir de gosse.

Jamais aussi simple qu’il n’y paraît. En dépit de son amusement sincère, le chauffeur louvoie déjà pour accoster. À Deuborh, un port paisible sur lequel il arrive un peu trop vite. Sans la célèbre entraide insulaire, ils se seraient vautrés sur les rochers. Le chauffeur repense à ce qu’il se disait : aider c’est foutre quelqu’un d’autre dans la mouise. Et là, par un invraisemblable hasard, il est tombé sur le client idéal. Cette espèce de glandeur qui s’acharne à incarner l’ermite local.

Le sauvageon en marge du système, ce con se dit-il, est en train de cueillir une plante à flanc de falaise . Il descend dans l’eau pour leur éviter le choc. Le chauffeur laisse tomber à la flotte le coupe-boulon. Dans son idée, l’autre ne va pas supporter cette pollution. Il va la ramasser, chercher à s’en débarrasser.

Le chauffeur et l’historienne free-lance déguerpissent. Il lui a promis un retour discret et touristique. À pied. Ils vont couper par le Bois des Fous, il lui montrera l’ancien bagne reconverti, ça ne s’invente pas, en village vacances pour les enfants du Ministère de la Justice.

Un sentiment peut-il se répéter, à l’identique, et être ressenti par un autre ? On connaît tous ces instants où l’on est sûr que l’on ne devrait pas faire ce geste, où on le fait quand même. L’intuition du pire est la plus facile à vérifier. Julien s’empare de l’outil tombé à l’eau, incapable de s’en abstenir, certain aussi que ça ne pourra pas être pire pour lui.

Le seul pour qui cette coupure ne change rien — il n’a ni téléphone et moins encore d’ordinateur — est étrangement le plus au fait de ses conséquences. Seul son pote Pierre semble le comprendre : vivre à l’écart du monde est la meilleure façon d’en percevoir le bavardage qui, bien mal, en cache la dérive. Plus il s’en fout et plus il en apprend de ces misérables secrets qui relie les hommes entre eux. On le tolère peut-être pour cela : on craint plus son confesseur que l’on ne le redoute. On vit tous dans l’espoir d’être observé.

C’est marrant, pour ainsi dire : une fois identifié comme tel, Julien se dit qu’il doit ranger cette pince-monseigneur pour que personne n’ait envie de rompre une amarre pour se payer un tour en voilier. Il finit sa récolte, le coupe-boulon dans son panier. Une fois plein, il s’en sert comme manche et prend sa récolte en balluchon. Sans vraiment y croire, il aime bien son allure d’ogre en quête de champignons vénéneux.

Rien d’extraordinaire à cueillir de la criste-marine pour le resto du golf. Depuis qu’il a été expulsé de son campement, les circuits de sa survie se réorganisent plutôt facilement. Julien passe par Ster-Vraz. Au bord de la plage, des amis campeurs, lui donnent souvent des araignées fraîchement pêchées. En échange de son soutien contre le mouvement d’expulsion de tous les campeurs.

La plage, lui disent ses amis, bruit de rancœurs et de rumeurs. Les touristes se sentent, cet été si particulier surtout, mal accueillis. Des vaches à lait qui encaissent des tarifs prohibitifs et devraient supporter la propension, prétendument insulaire, à faire la gueule pour sembler authentique. Les campeurs se marrent. Celui qui a fait ça, « on pense tous à John du Goéland pas vrai ? », voit son action séditieuse se retourner contre lui. Les estivants s’en emparent. La formule à la mode serait « la lutte des classes est en train de pourrir les rapports ». Julien quitte les campeurs sur ce constat pas entièrement faux.

L’épisode précédent est à retrouver ici. La suite est à découvrir ici.

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