Le vol de Bostjan Florjan Lipus

Merveilleux récit de l’amour, de l’exil. Dans une langue unique, belle et mystérieuse, Florjan Lipus restitue, dans l’insistance d’un temps cyclique, les déracinements de l’enfance, ses croyances démoniaques, ses magies impuissantes face à l’horreur de l’instant. Court récit hypnotique, souvent dans une confusion onirique, un chemin de travers spirituel peut-être, Le vol de Bostjan , comme toute œuvre de révolte, est aussi préservation de l’enchantement.

Un livre qui vous remet à votre place voilà ce qu’est Le Vol de Boštjan dont l’enjeu essentiel est de trouver son chemin, sa voyette. On l’aura compris à l’emploi de ce terme un peu rare (un sentier d’usage qui coupe à travers champs), l’immersion proposée par ce roman d’une très accomplie densité, est aussi sémantique. Une approche superficielle ferait de ce grand roman un adieu au monde enfuit de la paysannerie de la Carinthie. L’auteur délicieusement dépayse donc d’abord par son inscription sémantique dans le paysage. Au détour de ses phrases d’un équilibre mystérieux, Florjan Lipus donne, littéralement, du relief à ses évocations. Il nous parle, par exemple, de graben et ce point de vocabulaire anecdotique devient le chemin même que le lecteur doit tracer dans le roman. Tout, au début du moins, reste à déduire dans ce livre où les sensations sont envahissante magie. On pourrait dire, pour qualifier superficiellement le charme du style singulier de l’auteur, que sa phrase mime cet envahissement naturel, en déploie aussi l’importance collective. Dans cette reprise de scènes obsessives, Bostjan se retrouve (comme tous les enfants) chassé de la maison maternelle. D’autres, dans le même temps (une des plus grandes réussites formelles de ce roman est cette confusion temporelle apte à susciter les interrogations) quittent les travaux des champs, la rude vie rurale que le moindre instant d’abandon laisse sa sauvagerie reprendre son empire. De très belles visions de circulaires envahissement forestier. Une vie soudainement suspendue dont l’auteur sait les gestes et les heures, le pâton qui ne lèvera plus. Et Botsjan qui se rétracte devant l’évidence, erre, invente, trace le chemin de ce que devrait être la littérature : une résistance aux démons de l’inéluctable.

À chaque crépuscule, les flâneries dans la maison se réduisent, une tristesse oppressante s’attaque à ceux qui restent, elle serre la gorge, elle résonne dans le creux de l’oreille, à chaque aube la vie passe, l’instinct de survie diminue et finalement se fige dans la souvenance

Florjan Lipus offre plusieurs scènes saisissantes pour dire comment l’exil passe d’abord par le langage. En sous-texte, on peut deviner (pas vraiment par le roman lui-même avouons-le) une certaine similitude avec la situation de l’auteur : les mouvantes frontières de l’Histoire, d’autres que moi mieux en sauront parler. Attachons-nous plutôt à un mot, à la façon dont il incarne cette perte langagière de la magie. Skopnik, un sylvestre démon slovène. L’incarnation des peurs du personnage dont le roman nous fait comprendre la candeur comme forme première d’exaltation. Le vol de Botjan est un roman de l’obsession et du refus. À l’instar de l’enfant, la mort est d’abord incompréhensible. La mère est arrêtée par les gendarmes, on pressent la déportation, la grand-mère meurt et devient nuée. Bostjan invente des sorts, des entortillements, voit des présences. Magie enfantine, désespérée. On parvient à y croire, on voudrait s’y laisser emporter. Sans doute surtout parce que Florjan Lipus ne se livre aucunement à l’éloge de la vie rurale. L’horreur des ragots, le poids de la religion, l’importance du péché, celui que l’on prête à autrui. Manière habile pour l’auteur de faire apparaître le poids de l’Histoire. Se prendre pour l’incarnation sur terre de la parole divine vient des souffrances de la première guerre mondiale, de la survie handicapée à laquelle elle a donné lieu. Sur la fin, le roman se fait réjouissant pamphlet contre l’Église.

Il importe de le souligner : dans l’enchantement, le contre-sort, dont il dote l’horreur de la situation, Le Vol de Boštjan est aussi un livre lumineux. Sur son chemin, Botsjan croise Lina. L’amour comme seul échappatoire. Là encore comme révélateur d’une situation individuelle et collective. Boštjan est pauvre, pas du bon côté de la frontière, son père le torture pour lui inculquer les scènes valeurs du travail : « il revient aux enfants d’obéir en tout, soumission et humilité et humiliation. » Tout ceci tournoie, s’enchaîne logiquement dans une succession de scènes. Citons la très caustique scène des noces décrites comme des jours de refoulements, de soumissions à crédit pour un bonheur dans l’ivresse. C’est un autre chemin, moins fréquenté (une voyette donc) que nous propose Florjan Lipus, celui de l’amour inconditionné, de l’attention, de la non-appartenance aussi avec ce qu’elle peut contenir de douleur. Une vraie et belle découverte.


Merci aux éditions Do pour l’envoi de ce roman.

Le vol de Bostjan (trad Andrée Luck Gaye, Marieta Novak Kaizer, postface de Peter Handke, 159 pages, 17 euros)

Un commentaire sur « Le vol de Bostjan Florjan Lipus »

  1. Quel merveilleux livre ! Ai failli m’arrêter après les premières phrases tant elles m’ont perturbé par leur rythme, leur longueur. Mais j’ai continué et ne l’ai pas regretté. Pour information, j’ai relevé une faute d’orthographe page 114 : 《 pour que Dieu ne les voiE point 》.

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