Mille secrets mille dangers Alain Farah

Un mariage : le retour de l’angoisse, du religieux, des identités plurielles, de l’exil, du passé. Entre l’humour et la panique, la distanciation et la lucide acceptation de ce qui nous constitue, Mille secrets mille dangers est exploration d’un rapport par nature compliqué, à soi, à son corps, à celui qu’on a été. Alain Farah signe ici un roman autobiographique diffractée, une belle réflexion sur l’amitié, sur nos désirs de croyances, sur les disparitions qui hantent le dire.

À lire ce roman, très souvent captivant et jamais plus drôle que lorsqu’il est grave, on se souvient à quel point l’autofiction, l’autobiographie qui se raconte aussi en empruntant la voie d’autrui, est un genre pratiqué par les universitaires. Autant ses limites que ses attraits : toute bonne autobiographie contient une part d’essai, tout autoportrait se doit d’être spéculatif, toute parole sur soi ne peut qu’interroger les ressemblances, l’appartenance à une communauté, d’où s’élance une parole. Avouons aussi que ce livre est l’un de ceux qui renvoient au constat de votre propre vieillissement : quand un livre commence à évoquer une époque, une enfance et adolescence, dans laquelle on est censé se retrouver, pour laquelle on pourrait presque (si toujours le sentiment de non-appartenance ne nous rattrapait pas) un rien de nostalgie. Un homme se marie, à attendre son cousin de témoin, c’est tout son passé qui lui revient, tout ce qu’il peut avoir d’irrésolu. Alain Farah parvient à produire, par son écriture, par la pluralité de ses mises en récits, non tant une réconciliation avec lui-même qu’une sorte d’acceptation. Tout passe. Nous ne sommes qu’un « maudit paquet de troubles », on apprend à voir comment notre entourage compose avec nos angoisses. L’auteur parvient à s’en moquer, à en faire cependant le moteur de l’intrigue, le ferment d’une identité collective.

Il était comme hypnotisé par quelque chose qui parlait juste sous la surface du langage.

Tout au fond se centrerait sur un faux-nom, un nom pour soi très différent de son nom d’usage. C’est pour moi la partie la plus passionnante de ce roman : celle de l’interrogation identitaire. Nous sommes, sans doute, la résultante des traumatismes collectifs, la manière dont nos parents ont peu ou prou tenté de nous en préserver. Le narrateur est un chrétien maronite, un Libanais d’Égypte. Tous ces exils bien sûr remontent quand il veut se marier, autant dire se fixer dans une identité nouvelle. On aime beaucoup la façon dont le roman illustre nos désirs de croyance, une spiritualité sinon confuse du moins diffuse, contemplée seulement dans la certitude que nous ne pourront qu’en emprunter le réconfort. Pour aider son cousin, pour que celui-ci puisse habiter dans une église, le narrateur se voit inviter à inventer une religion. Notre lien à notre propre passé n’est peut-être rien d’autres. Surtout si cette volition s’exprime dans une habile polyphonie. Mille secrets mille dangers procède alors par un habile montage temporel, jeu d’analespses comme autant de changements de points de vue. D’un soin pour une dent cassée qui vire au discours facho sur les dangers supposés du multiculturalisme, à une virée en dépanneuse faute de Mustang qui évoque les déboires avec un chauffage, jusqu’au souvenir d’une incarcération pour parler des troubles digestifs héréditaires du narrateur. Tout ceci étant drôle, teinté de cet humour introspectif qui seul excuse, je crois, d’oser parler de soi. Hanté par la maladie, le narrateur est une boule d’angoisse, ses bad trips deviennent autant de révélateur de ce qu’il est. Notons aussi qu’un des aspects les plus réussis de ce roman reste sa difficulté à évoquer ceux qui sont partis. Une très belle évocation de Mim, la meilleure amie de la femme du narrateur, morte d’un cancer. Une ode nécessaire à l’amitié.


Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de ce roman.

Mille secrets mille dangers (498 pages, 23 euros)

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