Le bûcher Gyorgy Dragoman

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Roman traversé d’apparition, de cérémoniaux d’une magie enfuie, d’esquisses d’interprétation mais surtout récit au présent de l’adolescente d’une orpheline en pleine transition politique, Le bûcher offre une permanente et tenace opacité. György Dragomán emporte dans la puissance de sa prose elliptique, d’une fausse simplicité.

  Le bûcher surprend souvent et désarçonne parfois. Il faut accepter son pari, parfaitement tenu, d’un récit constamment au présent pour mimer l’absence de solution de continuité dans laquelle s’enfonce la narratrice. À l’image de Isidore et les autres, avec cette même absence de condescendance pour les aveuglements d’une conscience en formation, mais surtout, à l’instar de Le grand dictateur doit venir nous voir, Dragomán confond l’universel naïveté de tous durant cette chute du communisme. Nous en avons ici une vision inédite surtout de n’être jamais située.

Le roman se déroule dans un village perdu aux confins de la Roumaine. Le nom du dictateur ne sera jamais prononcé, l’alternance des saisons n’est jamais daté. Il s’en dégage une saisissante étrangeté. Tout le talent de Dragomán tient à sa capacité de ne jamais surplomber le point de vue de sa narratrice. D’où un regard singulier sur la magie qui ignifuge le roman. Au fond, il ne s’agit que de laisser apparaître des visages enfuis, de donner une consistance à ce deuil partagé entre Emma, la narratrice, et sa grand-mère qui la recueille et l’initie à ses étranges rituels.

Que l’on ne s’y trompe pas. La magie n’est qu’une ombre, le secours d’une imagination attristée. Le bûcher excelle à laisser apparaître ce confinement magique, cette volonté de s’enfermer dans un ordre symbolique supérieur. 《 Je suis en terre, je suis en cendre》.  Le récit pourrait se résumer à l’intrication de ces deux motifs : enterrer pour redonner vie (comme dans le récit d’un acte antisémite prémonitoire de la Shoah ou pour son vis-à-vis de dossiers de la police secrète mis en bières), brûler pour que l’incandecence apaise et exhause. Les manifestations de ses deux thèmes tutélaires sont trop nombreuses pour ne pas être plurielles. La grande intelligence de Dragomán vient alors d’associer cette magie, imparfaite par définition puisqu’elle est espoir d’une perfection repoussée, avec une douleur détaillée, ordinaire.  Tout dans ce roman est d’une précision détachée, cauchemardesque.

Perdue dans les combats usuels de l’adolescence si bien tendrement évoqués (le choix du premier maillot de bain, les primes amourettes…), la narratrice s’approprie ses sentiments en s’infligeant de minimes blessures. Elle en conjure le sens entre prémonitions performatives et mémoires de ses parents. Insidieuse contamination du discours : sa grand-mère insiste sur la souffrance qui impose le souvenir et dépasserait alors ces banales mutilations cognitives.

Le véritable motif de ce roman  dont on  croit, jusqu’au dernier moment, qu’il laisserait toutes interprétations dans les flamèches d’une suspension magique, reste le dessin. Comme le lui assène son prof de dessin : pour bien dessiner, il faut voir au-delà des choses. La narratrice se concentre uniquement sur cette dimension. Son déni de la réalité n’est jamais commenté. Le présent de narration enchaîne les évènements comme autant de figures tracées dans la farine où obstinément on s’acharne à distinguer des traces de la disparition. Ce ne sera que dans cette magie d’une souffreteuse confusion que Le bûcher se révélera un livre historique d’une improbable précision. Par le portrait du père, Dragomán livre l’itinéraire d’une génération artistique sous surveillance et témoigne ainsi de sa confiance obstinée dans les pouvoir de transfiguration de l’artiste.

Autrement complexe, le portrait de la grand-mère  capture  l’image de la folie de l’histoire. Sa sorcellerie s’identifie à une hystérie, féminine cela  à sans dire, face à une histoire qu’elle transmet peu à peu. Un 《miroir piqué où le gain est gondolé》 laisse apparaître des 《 ombres si pâles, si estompées. 》   La culpabilité de survivre, l’incapacité à fixer une version stable de l’histoire de cette amie juive qu’elle aurait caché ou précipiter la fin. Toujours avec cette puissance d’incarnation aux confins de la magie vue aussi comme l’invention d’une formulation acceptable de nos tristes destins.

Et tout ce qu’elle vit depuis ce jour-là, elle ne fait que l’imaginer, même moi, et les buissons et la terre, le ciel, le monde entier, tout, parce qu’en réalité elle est toujours là-b8as, allongée sur les pavés, et elle voit sa sœur penchée au-dessus d’elle, et elle voit la terreur dans les yeux de sa sœur, et les nuages gris.

 Dès lors, la seule magie sous-jacente au Bûcher est celle de la contamination du discours, ses pouvoirs d’identification. Ainsi, la précèdente citation  concerne Krysztina, l’antagoniste de la narratrice, qui a perdu sa sœur . Emma pre sera, à la lettre sa place. Elles ne partageront pourtant pas là douleur d’une perte en apparence seulement similaire. Dragomán propose une interprétation, libre au lecteur, comme tous les visages figurés dans le roman , d’y lire  ce qu’il peut.


Un grand merci à Gallimard pour l’envoi de ce roman envoûtant à paraître le 23 août.

Le  bûcher (trad Joëlle Duffeuly, 24 euros, 527 pages)


 

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3 commentaires sur « Le bûcher Gyorgy Dragoman »

  1. Gyorgy Dragoman sera l’invité du Festival Un weekend à l’Est du 21 au 26 novembre – venez découvrir cet auteur vraiment singulier. Un roman d’une sensualité et d’une richesse d’émotions rare.

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