Les forces étranges Leopoldo Lugones

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Donner une représentation à l’invisible et à l’immatériel, aux sons, odeurs et pensées. Dans une langue flamboyante et une prose scientifique métaphorique, les treize nouvelles des Forces étranges se révèlent un enchantement vénéneux. Leopoldo Lugones offre, dans ce recueil de 1906, de captivants récits où la science oscille entre cataclysme et révélation de  l’immuable d’une cosmogonie compliquée. Les forces étranges laissent, menaçantes, entrevoir une très jolie réflexion sur la création dont la littérature ne serait qu’un prototype, une image par équivalence de cet absolu imploré par Lugones.

On pourrait commencer ainsi  (le début décidé par l’homme, nous apprend Lugones, révèle surtout un commencement qui lui échappe) : tout livre ayant la bonne idée de s’orner, en couverture, d’un dessin d’Odilon Redon suscite d’emblée mon adhésion. Il vous importe, sans doute, peu de savoir qu’il s’agit de l’un de ces peintres avec lesquelles j’entretiens une accointance, une sorte de sympathie magique pour pénétrer la sémantique de Lugones. Odilon Redon ou la mélancolie du fantastique. La noirceur de son univers, son apaisante tristesse, colle pourtant parfaitement avec celui de Leopoldo Lugones. Une impression régressive de reconnaissance. Mes premières lectures adolescentes se sont portées vers ce fantastique ambivalent d’être vecteur d’une certaine haine  du monde, d’un retrait décadent dans les lectures. On pense à Lovecraft, à Poe en lisant Les forces étranges. Il se dégage de ce magnifique recueil de nouvelles une étrange impression de familiarité. Une vraie maîtrise des pouvoirs évocateurs de la langue, une indéniable reconnaissance aussi de cet effacement du narrateur, réduit un état de perception toujours inquiet. « Vaguement, nous ressentions avec trouble l’imminence d’une grande révélation. » C’est d’ailleurs une grande réussite de Lugones : un jeu sur la répétition, sur les équivalences (« semblables mais pas égales » ) où se révèlent les « forces tangentielles. » On pourrait distinguer deux structures narratives dans Les forces étranges : d’abord une « extase sereine, comme qui dirait faite d’antiquité et d’éloignement », dans une sorte de Palestine aussi mythique que pécheresse, un cataclysme sert d’apocalypse dans son sens  premier de révélation ; ensuite, des histoires de savants fous qui veulent rendre tangible une correspondance entre les sensations et la matière, lui donner une forme concrète nécessairement destructrice.

que se passerait-il avec les pensées inutiles ou étranges, les créations des rêveurs, les extases des mystiques, les projets des illogiques, toutes ces forces  dont les l’action ne se manifeste pas à défaut d’une application immédiate ?

Antionio Werli, le traducteur et préfacier de cette indispensable découverte, parle d’une « vision orphique du monde, initiatique et gnostique » . Le savoir comme contact avec le Mal dans un univers où la conception de Dieu est pour le moins ambivalente. On ne saurait affirmer que Lugones se réfugie dans la gnose (la croyance dans un Dieu mauvais et destructeur), on aime plutôt à penser qu’il place chacun de ces conceptions en regard. La seule chose qu’il exprime clairement, lui qui se laisse prendre avec tant de délices au sens de la formule(« et cette caution impérative équivaut pratiquement à un acte de création), est qu’exprimer une croyance, une conception voire une cosmogonie, revient à pénétrer dans les dédoublements de la fiction.

J’éprouvais une épouvantable insécurité, hanté par la certitude d’une chose adverse mêlée à mon existence tel un poison.

Les forces étranges sont hantées par l’idée de transgression. Elle revient curieusement comme un écho. Bien sûr, les nouvelles de Leopoldo Lugones se répondent entre elles : un savant est persécuté par un singe comme image de son double, dans une autre nouvelle, il persécutera un singe non pour lui apprendre à parler mais pour le faire revenir au langage. Mais le vrai lien dans l’œuvre de ce surprenant auteur argentin (passé de l’anarchisme aux déclarations fascistes comme  sa prose peut parfois le laisser entendre) est dans son rapport gourmand à la science, sa capacité à lui inventer une poétique. Il faut alors admettre n’en avoir pas tout compris. Une impression loin d’être dénuée de charme dans cette apparence obsolescence des conceptions débridées de Lugones. On lit malgré tout un avertissement, une sorte de prescience de ce qui a, aujourd’hui été réalisé (on pense à l’accélérateur de particule pour générer de l’anti-matière) mais aussi une vraie confiance dans le progrès exprimée dans de curieux détour spiritualiste.   On pourrait le dire ainsi : « La folie du passé est la raison du présent. » Ce serait renvoyé une image trop superficielle du très curieux essai, mâtiné de fiction, « Essai de Cosmogonie en dix leçons », qui clôt ces magnifiques récits. Le discours comme hallucination mais avec une indéniable doublure de ratiocinations, d’emprunts et de débords de conceptions scientifiques pas seulement métaphoriques. Au risque de l’erreur, on pourrait en hasarder ceci, des Forces étranges « la seule chose qui demeure est l’idée de la figure, une existence purement spirituelle. » Derrière et par la fiction, Lugones tente d’apercevoir « les fondements de l’univers sous ses multiples aspects d’idéation, de conscience, de nombre et d’objectivité. » Le lecteur se laisse fasciner par cette interrogation inquiète du matérialisme et se demande si donner une traduction, une expression, à ce qui lui échappe ne serait pas, comme l’indique toutes ces très belles histoires, une expérience fatale. On en conserve un doute, un flottement, bref un contact avec la littérature.



Un grand merci aux éditions Quidam pour ce livre

Les forces étranges (trad et préface : Antonio Werli, 209 pages, 20 euros)

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