Vazen 2

Le déclic d’un appareil forme-t-il un écho au fracas assourdi des vagues ? L’anse limpide forme un lac. Au loin, les brisants sont le souvenir des tempêtes. Encore calme, notre plage dessine une vivante invitation à la paresse, à la contemplation sous une chaleur naissante. Peut-être par cette sensation de répit, un instant encore avant l’arrivée des baigneurs.

Les départs de Donnant on dû débuter. Les bâtons de marche font crisser les pierres de la descente, assez raide. La conversation du petit groupe ne s’interrompt pas pour autant. L’expression convenue d’à couper le souffle est pourtant, pour cette plage, à peine surfaite.

Les deux femmes, l’homme qui les accompagne muet et réprobateur, ne voient pas l’ancien lavoir. Une fontaine à même la roche : quel sens du paysage avait-on quand on trimballait quotidiennement des kilos de linges ?

Ça les aurait bien fait marrer les rudes lavandières de l’époque de voir le matériel d’une moche légèreté dont ce petit groupe s’affuble pour leur parcours rituel. Peut-être que marcheurs et lavandières se seraient rencontrés sur le mépris hautain pour ceux qui lézardent sur la plage. Nos randonneurs retraités le répètent : pas pour eux, une existence à flemmarder. Un peu moins riches et désœuvrés, ils accepteraient mieux l’art difficile de la vacance à soi.

Son issue la plus simple consiste à se passionner pour la conversation d’autrui. Écoutons-la avec l’attention qu’elle ne mérite pas afin d’en combler les silences. On pourrait presque en faire un métier, un peu imaginaire quand même. Pour renforcer la proximité entre eux, le groupe déblatère à propos d’un couple tiers. Les crasses les plus ordinaires déguisées sous l’usant souci du bien-être d’autrui.

« Tu comprends, son mari a ses appétits. Un homme à ses besoins, sa femme doit lui laisser certaine latitude. Mais de là à venir avec sa maîtresse. Tu te rends compte, il la loge dans un bungalow à Kernest. On dirait vraiment une vamp de super-marché. »

Celle qui dévale la pente le moins doucement, avec un regard à son interlocutrice dans le lacet imposé par le dénivelé, braille tout ceci. Difficile de dire si c’est avec jalousie ou envie. L’autre la suit, sans vraiment oser ni acquiescer ni consulter son mari. D’ailleurs, allez savoir s’il a entendu. Celui-ci, renfrogné, louche vers la plage et les blondes jeunes filles qui y enfilent leur maillot de bain.

Le regard qui se détourne un instant trop tard.

Quand elle est repue des vagues de la plage d’à côté, la jeunesse vient bronzer ici avec l’application de ceux qui fuient une présence. Allongées sur le dos, les jeunes filles murmurent. Louées jusqu’en septembre, comme se moquait Rimbaud, les romans des amours estivaux ne vont pas sans complication.

Les randonneuses ont déjà dépassé la plage. Elles ne fonctionnent pas différemment. Médire instaure un contact intime : nos marcheurs, déjà disparus, ont rendez-vous pour l’apéro avec l’homme honni. Les jeunes filles, elles, se plaignent de l’attraction d’un garçon dans l’espoir qu’il délaisse son surf pour venir les voir. « Sans les autres » revient régulièrement chez celles qui passeront tout l’été collées. Laissons-les tapoter sur leur téléphone pour se refermer sur leur bulle. Illusion. Tout le monde sait qu’ici on capte que dalle.

Le regard dévie à peine pour se poser sur la promiscuité imposée par de nouveaux arrivants. L’ombre des rochers est une excuse insuffisante. On ne va pourtant pas admettre que l’on a son emplacement fétiche. Notre microcosme balnéaire recrée des hiérarchies : le temps que l’on reste sur l’île, celui depuis lequel on vient accorderait, implicitement, des privilèges. Risible ou attendrissant désir d’immuable ?

La colonisation se fait par étapes insidieuses, établissement par à-coups d’une famille élargie. Difficile de déterminer qui est le frère ou le cousin de l’autre. À se demander si les moyens de contraception ont pénétré jusqu’ici. Mais, à nouveau la saison estivale impose sa sympathie, son solaire abrutissement aussi.

Les enfants sortent des sceaux, leur mère le dernier Goncourt, les pères… mais où sont-ils ? Peut-être à digérer comme on dit pudiquement ici pour cuver les whisky de midi. Un peu tôt encore. Horaire relâché des repas, la joie des enfants justifie à elle seule l’idée de vacances.

Les trois filles et les deux garçons feignent d’accepter que l’eau soit trop froide pour se baigner avant le déjeuner.

Pas ce qui les empêchera d’aller chercher de l’eau pour renforcer la construction de leur rempart. Savoir comment ça va finir n’empêche pas de s’y adonner sans réserve. On se mouille de plus en plus, on lutte un peu pour mener les opérations. Et ça marche. Le château est aussi imposant que la camaraderie qui le construit.

L’immanquable incident est évité. La jeune fille au pair vient leur intimer l’ordre de remonter. Les mères traînent encore un peu. Toujours assez tôt pour préparer le repas.

Ceux qui arrivent maintenant s’installent durablement. On déploie des foulards en guise de serviette, on déplie des parasols que l’on peine à faire tenir. Ça fait partie du charme de la plage. Les nouveaux arrivants ont mûri ce genre de déboire. Leur sac révèle un matériel passé au soleil et de mode. Une robustesse que rien ne viendra entamer. Ici on partage l’illusion de revenir tous les étés, inchangés. Imperceptible signe de reconnaissance.

On se félicite de revoir le sculpteur.

Il prend son temps, tâte du pied la qualité du sable. Sait-on vraiment à quel moment va lui venir l’idée de ce qu’il va figer comme un animal mort que le vent ne tardera pas à laisser disparaître. Il en fait toujours un peu trop sur l’inspiration distante. On devine un soupçon de malheur dans son aspiration artistique. À son physique passe-partout, un peu bedonnant mais comme habitué à porter des costumes trois-pièces, on le devine travaillant dans ces nébuleux métiers de la finance. Après tout ce commerce d’immatériel, on sent poindre chez lui l’été comme une revanche.

Tenir du sable entre ces doigts, symbole facile de la fuite du temps. Le sculpteur se couche, la main dedans, s’endort. Quel monstre le sommeil de sa raison va-t-il enfanter ? La seule chose que l’on sache c’est que ses créations sont toujours sages. Le sable semble peu susceptible de modeler des créatures fantastiques, de laisser entendre les ombres de nos cauchemars. À moins que ces sculptures obstinément réalistes, leur joie enfantine, restent l’expression la plus pure de la peur. Pour le moment, il ronfle un peu. Laissons-le pour nous demander pourquoi l’apparence du repos serait toujours trompeuse.

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