La mort et le météore Joca Reiners Terron

De nos cosmogonies orphelines, de nos désirs de dissipation, d’une perte de soi où enfin, comme dans ce très beau roman, revenants et vivants rejoueraient sans trêve une histoire sans linéarité. La mort et le météore est un récit constamment surprenant, passant de la fausse enquête ethnographique à la à peine moins réelle enquête policière, pour confronter le lecteur à ses fantômes. Dans son premier roman Joca Reiners Terron se révèle un écrivain à suivre.

Qu’il reste agréable de se laisser totalement piéger par un roman, de se laisser enfermer dans ses phrases qui, d’emblée, décrivent, sans déploration, l’exigence d’une réalité autre. La première force de Joca Reiners Terron est de montrer à quel point notre époque est fantomatique, fait de nous des corps sans âmes qui errent dans une filiation dans laquelle il est devenu impossible de s’identifier. Mais la prose, à la fois simple et diffuse comme le soupçon d’irréalité qu’elle alimente, est bien trop maligne pour conclure à une tragique déréliction de notre époque, à son manque de repère, toujours prélude au sordide « c’était mieux avant » On peut plutôt penser que l’auteur met en scène l’immuable du deuil, sa répétition avec de superficielles modifications. La mort et le météore est l’histoire, et sa confusion, de deux orphelins. Deux narrateurs successifs contemplent leur vie devenir fantomatique, envient le sacrifice rituel d’une tribu perdu dont il se croit, par désir de sens, en charge. Le narrateur décrit d’abord le parcours héroïque de Boavantura, une sertanista, une manière d’ethnographe, un peu punk, un peu fou, passablement coupable, tant à ne vouloir intervenir, il se transforme en fantôme qui, lui-même observe des demi-morts. La mort et le météore impose un miroir permanent, un très beau jeu de renversement qui me paraît à la base de tous récits ethnographique : le sauvage ce n’est jamais l’autre mais le soi, détestable, mal vu. Joca Reiner Terron met en place cette observation participative comme une manière de très mal corriger cette erreur de perspective, cette illusion d’optique selon Einstein, que de se percevoir en tant qu’individu.

j’allais obtenir ce que j’avais toujours désiré : je deviendrais invisible, et mon existence humaine, ou ce qu’il en restait, serait effacée sans laisser de trace.

Toute la force de La mort et le météore (on l’aura compris, vous devez découvrir ce livre) est de ne jamais mettre un mot, un symptôme, sur le manque qui anime les deux narrateurs de ce roman. Une pulsion, une jalousie sans doute aussi, un désir équivalent à ce besoin de fiction qui pousse le lecteur dans ce labyrinthe. L’auteur parvient à y jouer d’une précision, prémisse au basculement dans la magie. Il invente, peut-être, une tribu, les Kaajapukugi. Notons d’ailleurs que cette désignation, sans doute fautive est acquise dans des conditions douteuses, dans cette sujétion qu’est toujours notre tropisme vers l’altérité. Curieusement, si on veut, cette tribu aurait survécu par son désir de mort, par sa certitude que nous serions, au mieux, des fantômes, qu’il faut mieux se tuer pour en faire un présentable. Incarnation, sans nul doute, de notre mauvaise conscience, de cette culpabilité pour la réduction de la forêt amazonienne. Les Kaajapukugi sont chassés de leur territoire, rattrapés par cette conscience occidentale où morts et vivants devraient être nettement séparés, où le temps serait écoulement linéaire. Le personnage si haut en couleur, si saturé surtout des fantômes de sa culpabilité, décide de les accueillir au Mexique, en territoire mazatèque. Le transfuge, on s’en doute sera l’ultime stade d’une survie étrange, celle sous forme de récit, d’une plongée passablement hallucinée dans la cosmogonie.

Mon père m’avait dit une fois que la cosmogonie était un cryptogramme, et qu’il avait un décrypteur l’homme.

Insidieusement, La mort et le météore, sans jamais perdre son lecteur, introduit alors ce flottement du temps qui est la seule manifestation des fantômes. On plonge alors dans la culpabilité de Boavantura qui explique son désir de sauvegarde. N’en disons pas trop, laissons au lecteur le plaisir de découvrir les potlach, la consumation rituelle d’une drogue à base de hanneton, l’accès à un vide en soi qui serait un stade supérieur, fantomatique est-il utile de le préciser, de présence au monde. Joca Reiners Terron, pour filer un peu abusivement la métaphore, hante alors tous les types de récits. On aura, avec beaucoup d’intérêt le récit d’aventure, puis celui policier et enfin, on plonge dans la cosmogonie. Dans un grand éclat de rire, il faut le souligner. Pour les Kaajapukugi, la formation du monde est une excrétion, ils ne seraient que des petites merdes lâchées du ciel. Une histoire de fantôme, au fond, repart toujours de son point de départ. Tout peut commencer, recommencer qui sait sous une autre forme, une survivance enfin possible sous forme de fiction. Un très bel espoir que Joca Reiners Terron fait perdurer.


Un immense merci aux éditions Zulma pour ce livre à découvrir catégoriquement.

La mort et le météore (trad : Dominique Nédellec, 187 pages, 17 euros 50)

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