Soixante ans de journalisme littéraire tome 2 Les années « Lettres nouvelles » 1952-1965 Maurice Nadeau

Politique du roman, passion toujours de la découverte d’une voix et d’une conscience littéraire, énorme et décisive contribution surtout à la formation critique de son époque. Ce recueil de tous les articles critiques de Maurice Nadeau est d’une lecture constamment passionnante tant elle fait partager une exigence: la nécessité de comprendre le monde à travers ceux qui l’écrivent. Témoignage d’un moment historique et surtout de son élaboration contre toutes mythologies, récits faciles et falsifiés.

Comment critiquer un critique ? Pourquoi oser se targuer de parler d’un homme qui a su, au moment de leur parution (quand il n’en était pas à l’origine par son admirable travail d’éditeur) accompagner la parole de tout ceux qu’il importe de lire. On pourrait tenter de résumer ainsi cette somme de plus de 1500 pages : ce deuxième tome de Soixante ans de ans de journalisme littéraire fait partie des rares qui vous invite à continuer à lire, vous en rappelle l’urgence, la compréhension, le parti-pris pour ne point dire l’engagement dans le monde. Continuer encore à s’intéresser aux premiers romans, déchiffrer ceux dont on parle peu ailleurs, se tourner comme le fit toujours Maurice Nadeau vers la littérature étrangère. On peut aussi le dire ainsi : ce très épais volume, d’une très dense police, une fois fini vous donne très envie de connaître la suite, de poursuivre cette impression, s’il me fallait être prétentieux, de compagnonnage très souvent éprouvée. Au fond vouloir savoir comment Maurice Nadeau a pu poursuivre l’exigence d’une revue littéraire, d’un admirable travail éditorial et, surtout, comment les éditions à son nom parviendront à publier le troisième et dernier tome de cet admirable biographie intellectuelle.

Le roman est fiction, langage, littérature, opacité nouvelle ajoutée à celle du monde qu’elle se donne contradictoirement à charge de rendre transparent.

Reprenons et excusons-nous déjà si cette note de lecture part en tous sens. Maurice Nadeau s’explique d’ailleurs limpidement sur son travail de critique : il part d’une impression générale, un sentiment sur l’œuvre que l’expression se chargera de formuler. Lui se prétend un peu confus et attend de son travail critique qu’il éclaire son cheminement. Pas sûr que nous parvenons à atteindre à la même clarté que lui. Il est chez Nadeau, jamais verbeux, une volonté de se faire comprendre et donc de parler le plus simplement possible des romans et essais dont il rend compte. De cette volonté de clarté, sans le moindre doute un engagement politique de parler au plus grand nombre, ressort à la lecture linéaire de tous ses articles une impression curieuse : pour chacun des livres, Nadeau propose un résumé d’une très grande précision ; à lire Soixante ans de journalisme littéraire, le lecteur évolue dans les récits dont ne restent que les structures. Document littéraire de premier plan, ce livre rend compte de la vie intellectuelle d’une époque d’abord par la contemplation de tous ces noms et ouvrages dont il ne reste qu’une ombre, un nom parfois vaguement connu. Des redécouvertes sans aucun doute. Une impression en tout cas chaleureuse : un lecteur qui ne lit que les bons livres, ceux seulement censés être marqueurs de son époque, m’a toujours prodigieusement agacé. Il faut sans doute accorder l’importance méritée aux romans médiocres, aux tentatives un rien maladroites mais qui émeuvent quand même.

La littérature de gauche est une littérature de l’inquiétude et du refus. Son attitude est non-conformiste ou hérétique par rapport à toutes les orthodoxies, fussent-elles de gauches.

On pourrait grâce à ce livre tracer une très passionnante politique du roman. De 1952 à 1965, Nadeau ne cesse de s’interroger sur ce qu’est être de gauche, comment un intellectuel (celui qui, selon sa très belle définition, quelle que soit sa forme d’expression contribue à la formation critique de son époque). Rendre le réel à sa complexité. Pour moi, dans un raccourci coupable, Maurice Nadeau représentait la branche trotskyste de la critique littéraire. Ce recueil d’article nous donne une image précise et complexe d’une évolution politique, un marxisme non-aligné, un strict refus du stalinisme sans pour autant rejeter ni Marx ni l’espoir communiste (être de gauche ne serait-ce pas avoir le « désir actif de faire coïncider l’ensemble des besoins humains avec les moyens propres à les satisfaire» ?) et surtout d’une interrogation constante de la façon de l’exprimer à l’écrit. Tous les débats menés par Nadeau, son engagement si ferme, héroïque allons-y, contre la guerre d’Algérie, il parvient toujours à les faire coïncider avec l’exigence d’une littérature autre, d’une inquiétude qui trouverait non tant sa voix que sa reconnaissance. À travers toutes ces années, les aléas éditoriaux si intéressants à suivre, le cheminement intellectuel de Nadeau c’est aussi l’affirmation de ses goûts. Une façon, pour paraphraser le titre d’un des ouvrages plus tardifs, de rendre grâce à tous ces auteurs dont la lecture lui fut enthousiasme, révélation de lui-même, possibilité de façonner un homme plus apte à altérer son époque. N’importe quel critique, sur le temps long, fait preuve d’une fidélité à ses primes découvertes. Maurice Nadeau sait rendre compte de ce qui continue à le toucher. Il parle souvent des ouvrages de Gide, de Léautaud, de Martin du Gard. Des noms aujourd’hui peu lus. Au fond, il touche peut-être à son époque quand il nous fait voir tout ce qu’elle doit à son passé, à des références déjà un peu anciennes. Voilà qui prend ici la forme d’une heureuse hérésie : Nadeau nous parle de roman. Il réfléchit alors à ce que serait un grand écrivain. Sa définition à propos de Drieu La Rochelle semble toucher juste : un grand écrivain est celui qui nous oblige à constater qu’il existe et qu’il agit sur nous.

L’art est un mensonge, production humaine, et toujours en-deçà des rêves qui le suscitent, mais de toutes les productions humaines il est celle où l’homme engage un don qu’il a reçu des dieux et qui serait également appétit d’éternité, tension vers le divin.

Cette très jolie formule Nadeau l’écrit dans son article sur Herman Broch. Critiquer un critique ce ne serait peut-être que cela : se reconnaît-on dans les livres dans lesquels lui-même se reconnaît. Avouons avoir souscrit à beaucoup de jugement de Nadeau : qu’il parle de son incompréhension pour Camus et de la ferveur qu’il suscite, de Sartre, de Giono. Sa façon de descendre ceux qui ne lui parlent pas m’a paru assez pertinente. Seulement sans doute pour tous ceux qu’il continue à soutenir. Il faut bien sûr parler de Michel Leiris dont, après Fourbis, dans une lecture attentive de toute son œuvre – une des toutes premières – il fait un mythe vivant. Leiris donc sans doute pour la conception de l’homme que ne cesse de mettre en jeu son langage. Que la littérature soit une expérience, que jamais elle ne renonce à changer le réel, voilà ce qu’il retrouve chez Henri Michaux dont il parle si pudiquement, si justement. Pour ne parler que des écrivains qui m’importent, ceux qui ont changé – comme on dit – ma façon de voir, il faut bien sûr citer Kafka et sa si pertinente analyse de la parution tronquée de son journal. Il faut également évoquer, pour la continuité dans l’évocation, tous les articles sur Maurice Blanchot, leur grande simplicité, l’humilité aussi d’avouer n’avoir pas tout compris à ses récits. On pourrait, avant de s’arrêter pour ne pas virer dans la liste de noms, parler aussi de sa note sur Krlezla, seulement pour souligner l’insatiable curiosité de Nadeau pour la littérature étrangère lui qui sait si bien rendre compte, dernier exemple, des romans d’Alejo Carpentier.On pourrait alors finir ainsi : sur cette image qui m’a, pour ainsi dire, hantée durant toute ma lecture : si Nadeau parvient à restituer l’importance des débats intellectuels et politiques, ce tome de ces articles parvient aussi à montrer comment tous les écrivains, de Beckett à Faulkner, de Saraulte à Céline ont continué à inventer une pensée romanesque. Notre époque se doit d’être attentive à toutes celles qu’elle produit et dont les modèles sont, précisément, les livres dont Nadeau a su pointer l’importance. Il est encore énormément à dire sur ce magistral livre, sur la certitude d’avoir à y revenir.


Un grand merci aux éditions Maurice Nadeau pour l’envoi de ce livre.

Soixante ans de journalisme littéraire tome 2 Les années « Lettres nouvelles » 1952-1965(1599 pages, 39 euros)

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