L’eau rouge Jurica Pavicic

Un polar croate sur l’impact d’une disparition dont l’obsédante présence sert de révélateur à une Histoire et à ses dénis. Jurica Pavicic creuse les sentiments d’une famille ordinaire, les conséquences de la perte, l’espoir des retrouvailles, l’acceptation malgré tout. L’eau rouge décrit par touches, assez discrètes pour la guerre plus explicites pour la mercantile reconstruction, l’histoire intime de la Croatie.

Une partie du polar repose sur cette évidence : les meilleurs portraits, les plus sensibles, les plus reconstruits avec cette évidence qui si souvent manque au vécu mais surabonde dans le drame, sont ceux des disparus. Le roman policier bien sûr (le roman serait-il autre chose qu’un examen plus ou moins critique des clichés ?) n’échappe pas aux stéréotypes, la disparition s’y écrit au féminin. Douloureuse apparition d’un temps préservé. L’eau rouge où l’histoire d’un jour qui ne passe pas. Manière, un peu entendue certes mais efficace, de décrire la veille du basculement, de mêler l’Histoire collective à celle individuelle qui en ressent les ressort. 23 septembre 1989, Sivla disparaît. Elle ne reviendra jamais d’une fête adolescente. Une des lignes directrices du roman sera alors de montrer à quel point, ici et là-bas, nos vies divergent peu, sont soumises à cette apparente normalité que le si bien sait chasser. La meilleure perception de l’Histoire serait un aveuglement. Fabrice à Waterloo, on connaît la chanson. Jurica Pavicic lui laisse entendre la concurrence des douleurs. La mère de Silva, Vela, n’accepte pas la disparition de sa fille, accuse tous ceux qui ne consacrent pas chaque instant à sa recherche. Elle traversera la guerre, la reconstruction, comme un fantôme, toute à son hantise.

Le polar trop souvent exprime une fascination pour la violence, en multiplie la description comme s’il s’agissait toujours d’en éluder les conséquences, le poids insoutenable de douleurs dont on ne revient pas. Tant que Silva est absente, Jurica Pavicic tient admirablement son intrigue, il parvient à restituer la douloureuse immobilité de cette attente désespérée qu’est l’absence. Le polar ou l’expression de l’obsession ordinaire. Mate, le frère jumeau de Silva se consacre à retrouver sa sœur. Au point de devenir un autre absent à lui-même, un sacrifié de la souffrance. L’auteur lui offre une jolie porte de sortie, un rien de bonheur sur une erreur tragique de datation. Il introduit d’ailleurs une tension dans ce calme, dans la description de scènes anodines où les soupçons naissent et se dissipent, encouragent l’obsession. D’une manière un peu voyante (efficace encore cependant), il introduit le beau personnage de Gorki Stain. Au moment de la disparition de Vela, Gorki, fils d’un héros ayant combattu aux côtés de Tito est un héros. Il souffrira lui aussi de cette disparition, y verra une cause de sa déchéance, parviendra ainsi à y apporter une réponse sans sanction. L’intrigue se met doucement en place, dans l’espace délicieusement forclos du village de Misto, elle se dénoue grâce ou à cause des manipulations immobilières mondialisées d’une Croatie devenue espace touristique dédramatisé. Avouons quand même nous être un peu interrogé sur la lourdeur de la portée universelle charriée en conclusion de ce roman plaisant.


Un grand merci aux éditions Agullo pour l’envoi de ce roman.

L’eau rouge (trad : Olivier Lannuzel, 352 pages, 22 euros)

2 commentaires sur « L’eau rouge Jurica Pavicic »

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