Poussière dans le vent Leonardo Padura

Que reste-t-il de l’effondrement, de l’exil ? Poussière dans le vent, rocambolesques hasards, amours et amitiés. À partir de la photo d’un groupe au moment de sa dissolution, autour de la chute de l’URSS et de la période spéciale en temps de paix qui s’en suivit pour Cuba, Leornado Padura plonge son lecteur dans toutes les manières dont déconstruit l’exil. Poussière dans le vent ou un roman, heureux malgré la mélancolie, sur la perte qui constitue ce que nous sommes devenus.

Après L’homme qui aimait les chiens, avouons avoir été un peu déçu par la suite. Notamment par Hérétiques un peu trop long, dont on se demandait ce que venait y foutre son détective fétiche. Il revient donc avec un ample roman où habilement il alterne les points de vue, joue du mystère au centre du récit. Une forme, somme toute, assez classique d’une grande efficacité. Certes, l’intrigue se construit sur des rapprochements parfaitement rocambolesques. Mais qu’importe tant on s’y laisse prendre, que l’auteur parvient à gommer (par la pertinence et l’empathie avec laquelle il décrit le destin de ses personnages) la généralisation un peu hâtive de ce qui reste un roman générationnel. Une histoire des Cubains de la chute du mur à l’effondrement des tours, aux conséquences que tout ceci peut avoir sur un groupe d’amis lié par un suicide et une disparition. Le 21 janvier 1990, Clara fête ses trente ans, la jeunesse qui s’enfuit, la décennie étrange qui va s’en suivre. Hors de cette histoire, un point m’a interrogé à la lecture de ce livre. Beaucoup de ses personnages, brisés nous y reviendrons, sombrent dans la religiosité, une forme d’individualisme. Au fond, c’est peut-être de ceci que parle Poussière dans le vent : comment l’individu est lié au monde, aux autres individus ou plutôt quelle croyance oppose -t-il à l’effondrement ? Une traversée des épreuves dont sort force, apaisement, continuité dans l’instable et le hasardeux.

Un temps qui s’obstinait à générer un sentiment général de fatigue historique.

Le premier charme des romans de Leonardo Padura reste sa capacité à rendre compte d’une époque, son atmosphère et ici la façon dont on compose avec ses aléas et douleurs. Clara, Dario, Bernardo, Horacio, Walter, Elisa sont des enfants de la révolution cubaine, pour ainsi dire sa petite bourgeoisie éclairée. Ils ont une place, une maison, dans cette société à laquelle peu ou prou ils croient. C’est aussi cela qu’affirme ce roman, sans grande démonstration idéologique, au quotidien chacun de nous se débrouille dans l’adversité. Et cette « période spéciale en temps de paix » n’en manquera pas. L’effondrement à hauteur d’hommes, comment notre situation change quand le système s’écroule. D’une façon que l’on peut juger parfois un peu mécanique, l’auteur trouve toujours des signes intimes à cet effondrement. Walter se suicide, Elisa disparaît : sous une trame presque policière (enquête inquiète) et confrontation de points de vue, Leonardo Padura scrute toutes les interprétations de ses deux faits. Le groupe bien sûr se dissout. Comme il peut chacun tente de s’en sortir. « Mais il existe pour tous des chagrins et des culpabilités indélébiles et, éventuellement, tu peux apprendre à vivre avec. » Tout est dans cet éventuellement. Poussière dans le vent opère des retours dans le temps, dévoilant ainsi des itinéraires, jamais tout à fait des excuses mais sans doute des motivations, de celles un peu trompeuses sur lesquels nous construisons nos existences. Dario et son désir de réussir, d’avoir un lieu à soi, après ses maltraitances enfantines, Dario et son comique et bourgeois engagement politique catalan. Irving et sa peur. Horacio et ses explications rationnelles du monde, de l’improbable enfantement aussi. Et surtout le soutien à ceux qui restent.

Pourquoi une personne quitte-t-elle ainsi son pays ? Pourquoi quelqu’un s’éloigne-t-il de son pays sans en sortir ?

Le lien au passé qui ne passe pas (« avec le socialisme tu ne sais jamais le passé qui t’attends . ») c’est surtout dans ce roman le lien différencier que chacun entretient avec son île. Elisa la voit comme une vie antérieure, presque une incarnation picturale. Personne bien sûr ne s’en défait jamais totalement. Un des grands intérêts de ce roman, je crois, est aussi de montrer, d’interroger, à travers des personnages comme Marquo ou Adela ou Ramsés comment la seconde génération entre attraction et déni, réinvention et reconstruction à Miami d’une vie à la cubaine se représente ce passé. Souvent un accent, des réserves de sens, un lien avec la langue et ses expressions. C’est d’ailleurs sans doute ce sens du détail qui fait l’attrait du roman. On pourrait qualifier Poussière dans le vent de balzacien au sens où, dans les vies humble, dites normales, qu’il décrit avec attention et empathie, il n’est guère possible de se détacher du matériel. Après avoir vécu le dénuement, la survie, l’argent ne sera jamais une notion dont on peut prétendre se débarrasser. L’amitié c’est aussi la discrétion du soutien financier, ces bouées comme les nomme Clara restée à Cuba. Moins à Balzac, il me semble que Poussière dans le vent s’inscrit aussi dans une tradition nord-américaine. On pense à Jim Harrison pour la façon de décrire la souffrance, l’apaisement quand les personnages parviennent à la traverser. Une façon de tenir à distance l’émotion, de ne jamais glorifier la douleur mais plutôt comment on y survit. Ou plus exactement comment chacun encaisse ses propres souffrances. Ceux qui prétendent être peut toucher se trouveront ainsi rattrapés par deux poignantes morts d’animaux, les autres seront sensibles aux malheurs si humains, la solitude dans laquelle nous laissent ceux qui partent, meurent). La vie, son roman, n’ont peut-être pas grand-chose d’autre à nous apprendre : reconnaître que tous, nous chions de peur.


Un grand merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce grand roman.

Poussière dans le vent (trad René Solis, 631 pages, 24 euros 20)

3 commentaires sur « Poussière dans le vent Leonardo Padura »

  1. Cela donne l’impression de répétition. Décrire la montée des religions, de l’individualisme, du chaos, de la fuite. J’aimerais trouver des livres qui cherchent plus au fond des choses, pas seulement descriptifs mais incluant une vision. D’un côté ce livre me tente mais j’ai bien trop peur d’être déçu…

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    1. Certes, le discours est un peu entendu mais Padura parvient à l’incarner, voire en faire quelque chose de joyeux. De précis en tout cas, hors de la structure un peu connue. Si vous voulez une vision, si vous n’avez pas peur de la complexité, Les ouvertures d’Antonio Moresco donne une vraie vision de l’Histoire

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