Le monde des hommes Buru Quarter 1 Pramoyeda Ananta Toer

Débuts romanesques d’un récit d’émancipation, d’une prise de conscience de soi, des discours et langues qui enferme l’individu dans sa société. Le monde des hommes est une belle plongée dans l’Indonésie de la toute fin du XIX. Pramoyeda Ananta Toer interroge comment se construit un auteur et comment son personnage prend conscience des ségrégations et des discriminations qui le déterminent.

Il est un grand plaisir à entamer une tétralogie, à se plonger ainsi dans un ample univers romanesque. Le Buru Quarter enchante dès son premier volume dans sa manière de s’approprier les codes du roman populaire, ceux aussi du récit initiatique. Pramoyeda Ananta Toer y brille par sa capacité à dévoiler les complexités de son personnage. Le roman revient, très souvent, à fourvoyer un personnage où il n’est pas à sa place, sinon pour révéler la fascination et ses absurdités de l’univers qu’il laisse découvrir à son lecteur. Il faut quand même évoquer l’exotisme du cadre de ce Quartet. Nous avons peu ou pas l’occasion de lire de la littérature indonésienne. Minke est un narrateur transfuge : il témoignera des différentes strates sociales, et raciales, dont se constitue son pays. Ou plus exactement, d’une manière sans doute plus intéressante, des discours qu’il peut revendiquer comme siens.

Le colonialisme à l’épreuve du progrès. Minke ou l’épreuve de la méritocratie. Avec sans doute une fausse naïveté, l’auteur fait éprouver l’emprise du discours coloniale par sa transmission par l’éducation. Par une sorte d’exception, Minke est admis dans un lycée de l’élite. Sans nom de famille, comme tous les dits indigènes, l’école c’est le reniement de sa culture, l’apprentissage d’une croyance dans la rationalité. Le roman ou l’histoire d’une désillusion, les façons dont elle préserve la possibilité d’autre chose. Parce que Le monde des hommes est avant tout une belle apologie du savoir, sous toutes ses formes. L’indispensable curiosité pour l’humain. L’auteur en fait un idéal prétexte à la description de la complexité de son pays, de toutes les intelligences qui l’animent.

En dehors de son discours politique, ce roman charme, on l’a évoqué, par sa construction. Le monde des hommes progresse par le partage de la fascination. Par une manière de défi, de moquerie à peine masquée, Minke est introduite auprès d’une nya, une épouse illégitime, une femme métisse ou indigène d’un colon. La réprobation sociale, l’opprobre aussi jeté sur ce qui est un des mécanismes de la colonisation. Rouage essentiel du roman, cette femme est elle aussi au-delà de son déterminisme. Une forme de réussite, là encore par le soutien et l’entretien de son intelligence. Minke tombera amoureux, sera plutôt subjugué, maintenu dans le rôle délicieusement ambivalent de médecin, par la fille de cette femme. On découvre donc ce milieu, on évoque à demi-mots les ravages des maladies sexuellement transmissibles. On progresse aussi dans l’appropriation d’une langue par de belles descriptions de coutumes perdues. Lors de son mariage, la mère de Minke lui rappelle ses traditions. Au fond, elles lui seront utiles quand un procès honteux l’amènera à devoir prendre la plume, s’exprimer dans sa langue maternelle. On se laisse délicieusement porter, on attend avec impatience les trois autres volumes.


Un grand merci aux éditions Zulma pour l’envoi de ce livre.

Le monde des hommes (trad : Dominique Vitalyos, 522 pages, 10 euros 50)

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