Le livre de Promethea Hélène Cixous

L’amour ou la fusion des identités ; l’écriture ou la confusion, dans un dense réseau métaphorique, de l’être aimé et de celle qui tente d’en saisir le présent. Le livre de Promethea, parfois diaboliquement intellectualisant, capte la sauvage silhouette, la brûlure, ardeur et absence, d’un amour saisi dans ses antagonismes. Hélène Cixous offre ici une belle réflexion habilement mise en récit et en miroirs.

Le livre de Promethea est un livre d’intermittences. On peut dire sa lecture ardue, souvent se détachant de soi, lassant parfois un peu, paraissant aussi par instant infiniment intellectualisé au point de manquer d’objet concret, de ces réalités platement vérifiables (le corps et ses sexualités) auxquelles on résume trop facilement la passion. Promethea n’est-elle qu’une projection dont l’autrice épuise – pour mieux se découvrir ou s’inventer – chacune des métaphores, littéralement des incarnations qui produisent un déplacement de sens. On aime l’idée que la figuration la moins imparfaite de Promethea soit une silhouette rupestre, un trait qui (comme l’écriture) évoque le mouvement. L’Aimée est évoquée souvent comme une rupestre Jument. Passée au laminoir de l’écriture sa présence devient une abstraction. Un ressassement aussi il faut bien le dire. Admettre avoir ainsi parfois décroché, avoir mal vu les visions de substitutions proposées par Cixous.

Nous sommes faits pour des fragments d’éternité taillés à notre mesure.

Dans ce « livre sur le dépouillement, sur la dépossession et la possession » curieusement (le récit n’est jamais descriptif mais toujours tendu vers un dépassement de la subjectivité) on devine toute une époque. Peut-être peut-on le penser, peut-être peut-on même en faire une perspective heureuse, l’imaginaire est le moins mauvais révélateur de notre époque. Le livre de Promethea date de 1983. Allez savoir pourquoi, je crois ce moment historique passionnel. Ou pour être moins inexact, je pense que cette décennie peut se caractériser par son effort pour amalgamer la passion amoureuse à celle de l’écriture. Aimer et écrire : ferments d’une vie de l’intensité que seul le roman sait susciter. On peut alors penser que c’était un truc de mec : l’artiste et sa Muse. Hélène Cixous parvient à renverser admirablement le point de vue. Une femme aime une femme, tout est différent pour mieux remettre en cause les similitudes. Alors, Le livre de Promethea serait une « preuve de la divinité du genre humain. – Non – je voulais dire de la « féminité » du genre humain. » Notons aussi que ce genre de décalage sonore qui révèle à quel point notre imaginaire est verbal est aussi une incarnation du moment. L’écriture comme capacité à saisir les glissements de la pensée, à dénouer les plis du sens par des calembours. Moment de dire qu’il s’agit sans doute d’un héritage que je déjoue : Leiris n’est jamais loin quand on souligne ce que l’emploi détourné du langage peut nous apprendre. C’est ici assez brillant : « Je veux semer. Il me faut d’abord me terre. » La matière première de ce livre est alors la langue, les séparations qu’elle instaure, les fantasmes d’unions qu’elle délivre.

la survie d’une espèce qui sait garder sa sauvagerie lumineuse jusqu’au cœur noir de la culture.

Avec une belle érudition, Hélène Cixous invente des figurations à l’extériorité amoureuse, au désir de s’approprier l’intérieur, l’intériorité de celle qu’elle aime. Il faut atteindre – cela se réduit parfois au topoi – « l’autre-vie, la profonde, la souterraine, la fluviale, la douloureuse. » Entre Promethea et la narratrice, il ne s’agit que d’impossibles. Sans doute serait-ce réducteur de l’énoncer ainsi, mais par un autre regard, féminin peut-être donc, l’autrice interroge le labeur du paradis, se rendre aimable comme vrai épreuve de l’amour. Un miroir qui altère. Promethea (la promesse de Dieu ?) n’est jamais unique, toujours insaisissable, celle qui tente de la décrire à son tour devient plurielle, autre. La dissolution du Je, le début du jeu de l’amour. Il ne saurait s’agir d’une auto-fiction, il reste peu intéressant d’interroger d’éventuelles vérifications autobiographiques. Celle qui dans ce livre emploie le Je n’est entièrement Hélène Cixous ni ce H de convention, ce tiers en nous qui nous regarde vivre. Celle qui écrit ce livre est peut-être Promethea. Ou alors une suite de figurations. Un instant le récit semble suivre l’organisation de Lascaux, on pourrait surtout dire de toutes les fixations de ce qui dépasse absolument. Interrogation athée du désir de transcendance, des traces des dieux enfuis, livre de culture, des images qui en subsistent ; livre curieux et très riche.


Un grand merci à l’Imaginaire Gallimard pour l’envoi de ce livre.

Le livre de Promethea (270 pages, 11 euros)

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