La vallée des fleurs Niviaq Korneliussen

Le suicide au Groenland, la vie, là-bas, mondialisée, les relations amoureuses et un sentiment de profonde extériorité que parvient à nous communiquer La vallée des fleurs par une écriture plate. Niviaq Korneliussen plonge le lecteur dans une dépression contemporaine, en en explore assez délicatement les spécificités locales, féminines.

Ça arrive peu sur ce carnet de lecture (au point parfois de me demander si je ne suis pas trop gentil, embourbé dans un sentiment de reconnaissance pour les services de presse gracieusement reçus) de passer à côté d’un livre, d’en rester extérieur, de croire en comprendre les visées sans qu’elles parviennent à nous toucher ou surtout à être mise en jeu et en question par la prose même. Non tant par méfiance pour les romans à thèses que par une certaine lassitude pour tous ceux qui veulent seulement décrire une situation. J’y entends déjà une volonté de la regarder de haut, d’oublier que les personnages ne sont jamais qu’une possibilité rythmique. Un peu d’embarras alors à parler de La vallée des fleurs tant que ce que j’attends d’un roman est de l’exaltation, de l’ardeur, la possibilité maintenue d’une vie autre, plus intense. Une saisine réaliste de la vie quotidienne m’indiffère, m’interroger surtout sur le rabaissement que l’on confond avec la précision, la morne souffrance comme signe d’authenticité. Considérations trop générales, revenons-en au roman à proprement parler. Toutes mes réticences sont là : son écriture ne m’a pas convaincu. Un style plat, purement descriptif, simple avec trop de dialogues, d’anglicismes, voire pis d’ironie sur les formules toute faites où l’héroïne croirait trouver, un instant, une orientation à son existence dont l’autrice sait bien, il faut le dire, faire pressentir le naufrage. Fragment d’un discours amoureux où l’on espionne ses amours sur Facebook, suit avec inquiétude sa présence en ligne. Une certaine vision de la jeunesse que je ne peux m’empêcher de trouver un rien préconçue. J’imagine que ça peut plaire.

Pourtant, soyons honnêtes, le roman n’est pas que celui, trop contemporain, de la frustration, déploration droitière d’une absence de sens collectif. Même si je suis un peu gêné par son étiquetage comme roman générationnel, il faut quand même admettre que sa focalisation sur le suicide, son omniprésence et comment il devient un point aveugle de la narration fonctionne. Une héroïne sans nom, une cohorte par de trop nombreux suicidés, un malaise dont aucune institution ne peut prendre en charge silences et complexité. Au passage, notons qu’il s’agit, en creux, d’une belle façon de décrire nos vies numériques : une omniprésence de la mort démagnétisée, une cérémonie dénuée de sens et partant de pitié, voire de communauté. La vallée des fleurs fait de ses suicides scansions et tensions, fatalité et enquête sociale, de son récit. Chaque chapitre de la première partie s’orne de la description d’un suicide, un fait-divers quasi normalisé. Le suicide au Groenland semble répandu, question de manque de vitamine D, d’un retour du jour qui ne change rien. Ce sera d’ailleurs le point qui m’a le plus intéressé : comment ce fait social forme une communauté, comment ceux qui en sont, s’en sentent, exclus décrivent un microcosme. Peut-être est-ce une vision un rien archaïque, renvoyant les inuits à leurs mythes, mais j’ai aimé cette idée d’un mythe qui accompagnait le suicide. Nous avons nos anachorètes, ils ont le qivittoq : un homme se trouve une grotte, s’y retranche, devient dans la mort un esprit. C’est sans doute ceci aussi que réactualise Niviaq Korneliussen. En dépit de la simplicité de l’écriture, l’autrice parvient à rendre sensible les pertes de son personnage par un joli mélange entre le passé et le présent, l’ici et le là-bas. Le sentiment de communauté se construit alors un exil, au Danemark, dans la stigmatisation du caractère – déprimé et alcoolique – des groenlandais, dans la certitude aussi qu’on échappe pas à cette appartenance, que tout se sait, que l’on croisera toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un. Après avoir quitté sa maîtresse, avec cette capacité à raconter comment dépression rime avec détestation de soi, image trop dévoyée pour ne pas s’y conformer par les pires conneries, après avoir enquêté sur un suicide, tenter d’en prévenir un autre, la narratrice par à la dérive.


Merci à La Peuplade pour l’envoi de ce roman.

La vallée des fleurs (trad Inès Jorgensen, 372 pages, 21 euros, 27 $ 95)

2 commentaires sur « La vallée des fleurs Niviaq Korneliussen »

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