Traquenoir Ed Lacy

Un slendide polar soutenu par une superbe et ironique acuité sociale. Traquenoir n’est pas seulement l’un des premiers romans policiers dont l’enquêteur est Afro-américain, c’est surtout un roman qui porte sa dénonciation sociale, politique et raciale, par une écriture d’une elliptique sécheresse, un sens des dialogues où l’on entend tous les sous-entendus racistes, toutes les nuances aussi de domination. Ed Lacy, un romancier dont on veut lire de nouvelles traductions.

Pour se précipiter à lire Traquenoir, sans doute ne faut-il pas se contenter de l’argument de vente qui consisterait à faire d’Ed Lacy le pionner des héros noirs. Un détour par la biographie de l’auteur semble permettre de mieux comprendre pourquoi l’enquête de Toussaint Marcus Moore marche aussi bien : Ed Lacy parle presque en connaissance de cause, ne se contente pas de projeter sa propre expérience, mais parviens à incarner une vision politique dans des situations, des scènes. Ed Lacy, juif, communiste, connu la chasse aux sorcières, la persécution sociale et celle plus insidieuse, et quotidienne, d’avoir épousé une femme noire. Il ne saurait s’agir ici de se demander si cela lui donne le droit de s’exprimer au nom des Afro-américains. Sans doute seulement au nom d’une conscience singulière qui sait les structures sociales, en connaît le langage et ses sous-entendus. C’est avant tout ceci que nous fait entendre Traquenoir. Il faut d’ailleurs rendre hommage au travail de Roger Martin qui signe une préface éclairante sur la vie et l’œuvre, comme on dit, d’Ed Lacy, mais livre surtout une traduction d’une belle précision, d’indispensables notes de bas de page pour montrer à quel point l’auteur fait des jeux de mots une structuration de son roman. Citons un seul exemple : un privé serait, dans la tradition américaine, un private I ou private eye. Toussaint Marcus Moore dit Touie sera lui un black eye, un détective noir et un œil au beurre noir. Il saura particulièrement bien manier la langue, ses implicites pour renvoyer ses interlocuteurs à la domination qu’il laisse perdurer en l’appelant, par exemple, mon garçon.

Au-delà d’une indispensable attention à la langue, Traquenoir est un roman qui tient la route, comme on dit, précisément par la personnalité de son héros et narrateur. Touie offre une belle vision, à contre-courant forcément, de son métier de détective. Il n’est qu’un rouage, précaire et mal-payé, d’un système. Au mieux, il sera engagé pour ramener des pauvres types à leur passé, à aider la télé à vendre «n’importe quelle camelote produite pour l’annonceur. » Le héros se trouve dans une jolie arnaque, toujours plus le comparse, stooge, de l’histoire invraisemblable dans lequel il se trouve embarqué. Ed Lacy, diablement conscient, dénonce déjà les dérives d’une télévision qui prend pour la réalité la vision qu’elle en manipule. Bien sûr, Touie se retrouve accusé de meurtre, pourchassé il quitte New-York. Excursion rurale, les différents visages d’une ségrégation dont la coutume se maintient. De très belles scènes, des petits-blancs, bourgeois éclairés déblatèrent sur la question noire, contraignent Touie à émettre son avis comme s’il en était spécialiste. Un héros qui, pour une fois, ne cherche ni à prouver sa virilité ni à se venger. La seule violence reste celle du pouvoir. En quête de paix avec soi-même au prix d’un renoncement : comme son auteur, le personnage acceptera de devenir postier. Aucune victoire grandiloquente puisque la vraie noirceur du polar est son regard social.


Merci aux éditions du Canoë pour l’envoi de ce roman.

Traquenoir (trad : Roger Martin, 295 pages, 18 euros)

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