À malin malin et demi Richard Russo

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Éloge subtile, et drôlatique, de l’idiotie des vivants, À malin malin et demi livre le portrait de deux personnages antagonistes mais liés, à travers leurs actes incongrus, par une incapacité à envisager ce qu’ils sont. Avec verve et sympathie, Richard Russo poursuit son portrait de l’Amérique des bistrots, des paumés dans un récit rythmé et malin.

Un grand écrivain sait imposer un univers. Richard Russo ne le fait pas, me semble-t-il, par un style d’emblée reconnaissable mais plutôt par une géographie dont inlassablement il sape les failles. Invention d’une contrée fictive, d’un univers des laisser-pour-comptes dans des villes qui ne sont pas prise à l’illusion du progrès. Nous ne sommes pas à Mohawk dont il nous avait déjà décrit le retour. Pourtant, outre cet univers de piliers de comptoirs, de hâbleurs au grand cœur, une minime partie de l’intrigue de À malin malin et demi reproduit la même structure narrative de Quatre saisons à Mohawk. Le plus fidèle client d’un bar (et Russo sait en décrire l’atmosphère crapoteuse et mirifique) entretient une longue relation amoureuse avec sa serveuse. Il entretient donc un lien plein de haine et de violence ici avec, ici, le beau-fils. Un grand écrivain se révèle d’ailleurs peut-être dans sa capacité à toujours traiter des mêmes thèmes, à parvenir à en réinventer la profondeur.

Rassurez-vous, je ne vous raconterai pas l’intrigue aux multiples péripéties de ce roman burlesque et rythmé par ses changements de point de vue pour accompagner différents personnages, tous uniquse mais reliés par la bêtise de leur comportement. Le titre original nous l’indique d’ailleurs plus clairement.

Regarde autour de toi. Qui ne se comporte pas comme le comme le dernier des idiots la plupart du temps ?

Point de liaison donc entre tous ces personnages qui font assaut de période d’ineptie. Le plus idiot n’est jamais très loin du plus malin. D’abord Raymer, chef de la police endeuillé de sa femme morte au moment même de le quitter, qui commence sa journée par tomber dans un tombe et finit foudroyé au point d’entendre la voix de celui qu’il n’est jamais tout à fait parvenu à être. Sully, ensuite, un personnage tel que semble les aimer Russo : sympathique et menteur, un mort en suspens qui prend conscience des minutes de son courage, de sa tendresse et de la générosité dont son cœur malade est censé être le siège.

Le vrai talent de Russo est de savoir aborder ses personnages sans hauteur de vue. Sa narration à la troisième personne pourrait tout aussi bien être exprimée à la première personne tant l’auteur y apporte toute sa sympathie. La caricature picaresque n’adopte jamais une extériorité moralisatrice. Le lecteur croit aux péripéties de ce récit. Il s’amuse de la manière dont Russo les agence. Il se laisse souvent surprendre et plus souvent encore porté par un récit qui ne se croit jamais en devoir de se commenter lui-même.

On sourit très souvent. En dehors de l’aspect langagier de cet humour (Raymer se fait éditer une carte de visite ou, par une négation défaillante, il souhaite le malheur de ses contemporain), le grand charme de À malin malin et demi est la ballade entre les tombes qu’il nous offre. Au fond, comme le dit le personnage le plus crétin (mais dont on comprendrait presque la violence), Roy :

Régler ses comptes. Laisser sa marque. Faire en sorte que les gens savent que vous êtes passés par là Que vous êtes aussi vivant qu’eux.

Le récit est hanté par les morts. Peut-il vraiment en être autrement ? La vraie idiotie semble nous suggérer Russo serait de prendre cette question au sérieux. Dans cette ville de Bath (qui ferait bien de prendre un bain tant elle prend l’eau de toutes parts), même les morts se font la malle. Les tombes ne tiennent pas. Raymer et Sully sont hantés par la mémoire de leur ancienne prof d’anglais. Elle ne cessait de leur demander qui croyaient-ils être. À leur de prononcer son oraison la question se pose avec une foudroyante (pardon) actualité.

Raymer est devenu flic parce qu’un uniforme lui semble un instant être le plus proche parent d’une identité. À s’obstiner à n’être pas curieux, à ne pas voir ce qu’il y a juste sous son nez, il devient un bon flic. Surtout quand, comme le héros de La sentinelle de Lisbonne, il écoute son double. Roy est devenu le décérébré violent à cause de la mauvaise opinion que tout le monde à de lui et qu’il se sent condamné à reproduire pour donner raison à ses ennemis. Sully lui-même subit cette comédie au moment de sa retraite, il ne sait plus qu’il y est. Mention spéciale, comme on dit, sur ce thème au personnage très adventice de Kurt. Manipulateur chevronné de l’opinion que l’on a de soi, il sème la discorde autour de lui. Il quitte sa femme folle. La description de sa pathologie est parfaite : elle que tout un chacun veut soigner éprouve une forme de contentement à recueillir les plaintes imaginaires de fantômes approximatifs. La comédie humaine de Russo est ainsi porté par une sûreté dans le jugement, une tendresse bourrue et, n’est-ce pas l’essentiel pour un roman, un art du récit qui porte le lecteur de bout en bout. À malin malin et demi s’avère alors une œuvre à la fois récréative et discrètement sérieuse, profonde avec un sourire, tendre avec les excuses qu’il faut bien accepte de notre piètre humanité.

 

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6 commentaires sur « À malin malin et demi Richard Russo »

    1. Tout à fait d’accord. Je n’aime pas trop quand un romancier caricature ses personnages. D’après ce que j’ai lu de Russo, il excelle à ne jamais les prendre de haut.

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