Bas la place y’a personne Dolores Prato

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Récit d’une précision ethnologique de l’enfance, suite de sensations, d’émerveillements, de rites et de métiers abolis, Bas la place y’a personne opère une saisissante plongée dans une enfance silencieuse, solitaire, sensible et malheureuse. Portrait surtout d’une ville par ses objets, de ses habitants par ses magasins. Dolores Prato offre dans ce long monologue intérieur, troué mais hanté par ses reprises et absences, une figuration inquiète d’un passé sans échappatoire.

Ne trompons pas le lecteur : Bas la place y’a personne demeure un livre très singulier, à mes yeux attachants justement par l’exposition de ses défauts. Le principal, au trompeur premier abord, se présente dans sa longueur. Un pavé dans une mare de souvenirs sans faits saillants, le plus souvent ils demeurent sans explications : seul subsiste la douleur d’un abandon, d’une enfance sans tendresse recueillie par la figure, magnétique et distante, de l’oncle et celle, froide et triste, de tante. La mère là-bas dans les mensonges romains, les souffrances des demi-sœurs. C’est tout, c’est déjà suffisant. Fragile enchantement étiré sur plus de 800 pages ; facilement il pourrait retomber, voire lasser. Disons-le, face à Bas la place y’a personne, l’œuvre de Proust paraît haletant page-turner, un soufflant thriller. Ce captivant récit de Dolores Prato serait une Recherche du temps perdu enfermé à Combray, où un bouton de porte s’apparente à un motif à développer sur une dizaine de pages. Rien ne se passe, rien ne s’efface et pourtant cette reconstitution maniaque emporte la lecture.

Ma seule certitude, la brisure entre un banc de brouillard et l’autre, captée par ma sensibilité, non par ma mémoire qui n’existe pas.

À l’image de tous les romans dignes de ce nom, avec une doucereuse mélancolie, Bas la place y’a personne traque l’absence, béance et vacuité, à laquelle Dolores Prato parvient à donner visage. Platitude que de le rappeler : si on se laisse happer par cette description monomaniaque de Treja, le village de l’action, c’est par le contact permanent avec un écrivain, une vraie. On pourrait se moquer de cette reconstitution, dauber comme le fait, sans dédain, Bratislava 68 été brûlant la fragilité exilée de cette reconstruction toujours en carton-pâte. Misérable petit tas de secrets selon la formule de Malraux, l’enfance se ressemble dans la lassitude que son évocation peut produire, par la ressemblance présupposée de se pencher sur son paradis à la perversion polymorphe. Écrivaine indispensable, Dolores Prato l’est par cette exposition d’une sensibilité trop fine pour se croire unique. Platitude peut-être mais cette sensibilité advient avant tout dans l’exception du style. Point toujours difficile à capter puis à qualifier. Rendons grâce à Laurent Lombard et Jean-Paul Maganaro, les deux traducteurs, d’être parvenu à en rendre la saveur surannée, universelle, au seuil de l’effacement. Souvent le point-virgule arrime les associations d’idées, en maintient surprise et mystère. On suit le cheminement d’une pensée non pas en train de se faire mais d’achopper sur l’effacement des souvenirs et sur l’oubli que le regret continue à empêcher.

Le peu que j’ai étudié à disparu dans le trou noir que j’ai comme mémoire, l’équivalent d’une ignorance totale. Ce qui semble être souvenir est tatouage, incision, cicatrice : moi, je lis les signes.

Pour l’enfant qu’elle fut, sabordée par le mystère de ses origines, sapée par les silences d’une incompréhension sans question, tout devient signe. Le langage devient le corps de cette mémoire toujours présenté comme fautive, fracturée (comme elle se présente elle-même physiquement): un signe vers une réalité qui échappe. Monologue au flux de conscience, la sidération de Bas la place y’a personne vient de la façon dont s’impose la renaissance mémorielle : à partir d’un mot, sonorité et saveur, la mémoire bifurque, se laisse porter à parler des rites, de religion (beaucoup), de comment l’on se chauffe, de distinction sociale, bref de la tessiture de nos jours. « un mystérieux infux de noms et de lieux qui entre eux se cherchent et se lient, de forces magnétiques inconnues ; noms et lieux parcourus par les fils de cet invisible tissu qu’est notre destin. » À la lecture j’ai, pour mettre à jour une de mes obsessions, souvent pensé au Leiris de La Règle du jeu : une même manière de mettre en fiche une réalité saisie en ethnographe sceptique, la même croyance peut-être que la pointe extrême de la subjectivité atteint, par tangence, à l’objectivité, voire à l’universel.

Mais je ne ressentais point la souffrance de la solitude, les émerveillements autour étaient même trop nombreux pour pouvoir tous les contempler. […] je bénis mon ignorance qui continue à m’abreuver de stupeur ; c’est peut-être par magie d’ignorance qu’on entrevoit l’âme des choses.

Dans l’incantation des choses (le terme est très présent, sans doute celui qui se répète le plus souvent), Dolores Prato esquisse un « pays beau et laid, charmeur et terrible. » Peut-être  d’ailleurs par effacement de sa souffrance d’enfant élevé par son oncle et sa tante. Tout Bas la place y’a personne tient à une déchirure entre le recueillement de la douleur et son oubli dans la contemplation des merveilles, des amours travesties, que livre en flux ininterrompu cet âge de l’enfance où l’inconscient affleure sans obstacle. Une déchirure que l’on retrouve dans le style même de l’autrice : entre langage populaire et celui très distingué, la description de Plato oscille pour recouvrir l’intégralité de ce village à la fin du XIXème siècle. Un très joli mélange d’oralité (le retour de la formule il y avait) et de termes inusités accompagne cette interrogation sur les prénoms des habitants, pauvres ou riches, sur la dénomination des rues. Bref un univers que l’on déchiffre tel un enfant, dont on finirait presque par déplorer la perte. Pas vraiment de nostalgie chez la vieille femme qu’était Dolores Prato quand elle a écrit ce récit, juste un attachement, de désenchantement,  à ce qu’elle sait perdu comme d’ailleurs au commencement de l’engrenage de ses erreurs. Empathie totale du lecteur pour cette sensibilité à l’écoute des stridulations du silence. Encore une fois, « l’identification aux choses » pourrait lasser ; la peine ressassée finit par le faire tant les mécanismes de la souffrance suscitent de fausses explications. Dolores Prato parvient à en conserver le mystère. « Tant de merveilles, tant de choses, tant de débordements, et aussi tant de peurs. » L’accumulation de traumatisme, l’entassement d’abandons n’est qu’un moteur latent de cette prose capricieuse qui progresse par motifs dont les liens s’effacent à mesure qu’ils s’imposent. Habile couturière, l’autrice sait faire oublier ses jointures ; son costume n’a pas la pompe du deuil ni l’apparat d’une souffrance entretenue. Le regret affleure, le passé réapparaît quand il est vécu comme une trahison. Une désolation donc ponctuée de merveilles

Une sensibilité particulière porte ce récit : au-delà de l’évocation si incroyablement précise qu’on la dirait tangible des fêtes et des rites, d’un temps collectif aboli dont nous donne, alors qu’il est déjà en décomposition avancée les romans de Maurizio De Giovanni, la personnalité de Prato enchante dans ses irréductibles contradictions. Parlons au moins de son catholicisme tourmenté, empli d’une fascination pour ses mystères ritualisés mais aussi d’un attrait latent, proto-communiste, pour le peuple. Au risque de paraître d’une stupide naïveté (grâce à sa douloureuse distanciation à elle-même l’autrice y parvient superbement, toute sa philosophie a la simplicité du lieu commun, elle s’exprime avec la simplicité d’une extase qui soudain vous rattache à la vie aux instants de tentation d’en finir), la prose de Prato est empli de cette humanité souriante, compatissante. La figure lumineuse, sans doute parce que toutes ses zones d’ombres sont préservées, de l’oncle incarne cet héritage.  Curé bricoleur, arrangeant sur les dogmes et compréhensif sur les hommes, un homme qui se sacrifie, par curiosité, pour inventer un avenir à sa nièce que jamais il n’a su toucher. Dans l’évocation maniaque d’un mode de vie enfuie c’est ce visage que parvient à reconstituer Bas la place y’a personne dans un passé si précis qu’il nous touche, nous agace et parfois nous déçoit comme seuls les hommes savent le faire.


Un immense merci aux éditions Verdier pour cet envoi

Bas la place y’a personne (trad : Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro, 875 pages, 35 euros)

 

 

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