Au pays qui te ressemble Lisa Ginzburg

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Dans une langue d’une précision analytique et d’une sensualité rythmée car éperdue, Lisa Ginzburg met en scène « cette dimension d’éloignement continu ». Au pays qui te ressemble laisse ainsi entendre la construction de l’amour au moment de sa perte mais surtout à documenter un réel qui échappe, un Brésil démon dansant et un rapport toujours difficile à l’implication personnelle dans cette histoire d’amour fatal avec Ramos où elle croit saisir l’authentique.

S’il fallait hasarder un premier terme pour qualifier ce premier roman éminemment littéraire (au sens où les proustiennes intermittences du cœur en constituent le ressort et le rythme) ce serait sans doute celui de distanciation. La première distance imposée par Lisa Ginzburg paraît assez heureuse : elle s’amuse, je crois, à prendre en faux la reconnaissance autobiographique par laquelle on pourrait la reconnaître dans ce personnage de la narratrice, une femme opaque à elle-même, qui réalise – quand les temps s’y prête des documentaires -, qui se tient éloigné de son propre pays. Comme l’autrice, le personnage vit en France, très loin de son Italie natale. Au lecteur de se débrouiller avec ses conclusions hâtives. Avec, même, l’ombre de dédain où il peut envisager ce personnage en vacances d’elle-même au quatre coins du globe. Ses affections à l’authenticité résonne alors comme le miroir de cette fausseté égalisatrice où se nimbe, à ce qui se dit, nos grandes capitales mondiales. Une irréalité qu’il serait sans doute un peu trop aisé de qualifier de bourgeoise : une sorte d’absence de souci matériel qui pourrait conduire à une pittoresque incursion dans cette authenticité des pauvres, cette altérité trouvé au Brésil. Mais de cet écueil Liza Ginzburg parvient à se distancier par la précision d’un rapport à une langue si apte à capter émotion, sentiment et interprétations exagérées qu’il efface étrangement le rapport au temps. Une sorte d’irréalité dès lors par la précision des instantanées sans linéarité ni chronologique.

Tout se raconte de manière si précaire – de manière moins définie, pense-t-elle, triste, alors.

Cette courte citation donne je pense une image de la scansion de la prosopopée de Au pays qui te ressemble. Avec un titre aussi Baudelairien, Lisa Ginsburg sait jouer de la distanciation des sens, toujours par un jeu de correspondance décalée, de chutes imprévues dans la phrase qui lui font éviter le cliché. Il fallait sans doute au moins ceci pour déjouer la banalité de l’histoire : la narratrice tombe amoureuse d’un danseur brésilien, leur vie se déchire alors sur l’incapacité à s’intégrer dans leur pays respectif qui dédouble, comme elle le pense elle-même dans cette plongée à l’intérieur de son crâne dont les erreurs ne nous sont pas épargnées, sa distance

distance d’Européenne par son rapport à un monde d’Amérique latin à son tour à la recherche d l’Afrique de ses racines (des origines mythifiées et jamais réellement vécues). Et distance par rapport à sa propre possibilité de raconter : découverte définitive que tout excès d’implication personnelle interdit une véritable clarté.

Dans ce questionnement permanent de sa capacité à se fondre à l’intérieur, plus banalement à intégrer la famille de Ramos et son indolence éthylique, le plus passionnant de Au pays qui te ressemble est alors son aspect documentaire qui, précisément s’élance de son incapacité à témoigner. Cet « oeil externe qui absorbe et prend en charge » sera convaincu que « rien ne lui échappait, alors qu'{il} ne saisissait absolument rien. » La distance devient dès lors la seule façon de saisir les démons de Ramos : ceux à la lettre par cette spiritualité reçue dans un héritage déchirant, productif pourtant dans la mesure où sa danse s’inspirera de ses orixás, des esprits qui le possèdent et qu’il invoque dans une évocation, pour autant que je puisse en juger, assez pertinente du cadomblé comme autant de magie contemplée du dehors, trop tard.

De fait, ce bref roman est tendu par une fatalité devinée dès le début et qui progresse insidieusement, qui tente de rattraper une perte dont Lisa Ginzburg sait donner toute la matière (poignante anecdote des 750 euros), une substance si exacte qu’on la jugerait vécue. Par une association d’esprit faillible, avoir alors penser à Dire son nom de Francisco Goldman comme si trouver une voix qui saurait, qui sait, « contenir un tel désarroi, soigner le fracas de sa douleur » serait rendre tout son mystère à l’absent, à l’être aimé. « Sans comprendre qu’il n’appartenait à personne, qu’il n’était avec personne. Ni vraiment avec lui-même. » Ramos devient donc lui aussi l’objet de cette distanciation : un authentique, dans ses mensonges, personnages de roman. Au-delà de cette concentration d’énergie, de sa pure dépense si vite assimilée à cette vraie vie qui rend, paraît-il, tout autre invivable, par-delà même un Brésil fantasmé et documenté, Au pays qui te ressemble opère le miracle de permettre de le voir exister et, au détour de phrase aussi parfaite, une brève capture du bonheur : « Dans les bras l’un de l’autre. leur vie ensemble qui bat, heureuse. »



Un grand merci aux Éditions Verdier pour ce roman

Au pays qui te ressemble (trad : Martin Rueff, 224 pages, 19 euros 50)

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes nouvelles sur cette page.

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