1793 Niklas Natt och Dag

9782355846960ORI

Au bord de l’abîme, tous les personnages de 1793, plus morts que vivants se débattent dans une Histoire dont Niklas Natt och Dag parvient à nous rendre noirceur et absence de perspective. 1793 se révèle un roman habile à décrire les souffrances mais surtout Stockholm au moment où les Lumières étendent leurs ombres et sa Terreur.

Il est parfois de petits détails éditoriaux qui retiennent votre adhésion. Les quatrièmes de couvertures dithyrambiques ont une certaine tendance à susciter de la déception, voire à éveiller ma suspicion. Sonatine, qu’on ne présente plus tant cette maison d’édition a su imposer sa patte dans le monde du thriller, a fait le choix curieux de laisser le lecteur dans ce roman plaisamment captivant par cette formule qui immédiatement invite à être contredite : « Le best-seller qui révolutionne le thriller historique. » Avec ce genre de pétition de principe, j’avoue m’être attendu à de forts chambardements formels, à une audace stylistique dérangeante, je ne sais pas des anachronismes volontaires, des variations sur une linéarité historique pour en imposer une autre vision. Disons révolutionner ce genre plutôt codifier (parvenir en douce à introduire sa documentation historique, laisser le lecteur perdurer dans l’illusion qu’il a compris une époque par cette synthèse joyeuse…) reviendrait à y produire, et y subvertir, comme est parvenu à le faire pour le polar Marie Cosnay dans le décisif Épopée. Les premières pages, la première partie pour aller vite, ont alors été perturbées par cette attente d’une innovation formelle radicale. Certes, le lecteur découvre une belle variation de point de vue, des retours sur l’intrigue qui la mettent en pause, des morceaux de bravoure comme la description de combats maritimes, de scène de torture ou d’incendie. Rien néanmoins de révolutionnaire surtout, et le lecteur ne saurait s’en plaindre, que Niklas Natt och Dag ne perd jamais de vue la très grande efficacité narrative de son roman.

La ville ? Elle pue et est pleine de mourants qui ne cherchent qu’à écourter encore la vie mesquine de leurs voisins, mais oui, au soleil couchant elle est belle, et d’autant plus qu’il y a davantage d’eau entre elle et l’observateur.

Ne jouons pourtant pas les pisse-froids qui achoppent sur un détail. De ceux qui affirmeraient, par exemple que le Quatre-vingt-treize d’Hugo est davantage révolutionnaire, avec ses harangues interminables et son souci de véracité historique très vite emporté par la pompe rhétorique hugolienne, que ce roman. Le débat, je crois, ne se pose pas en ces termes. Il suffirait de dire ceci : 1793 fonctionne admirablement et on se laisse happer par cette intrigue dont l’auteur souligne d’emblée l’absence d’issu. Le thriller, je pense, quand il peut retenir notre attention au-delà du divertissement qu’il parvient (et ce n’est pas-là un mince miracle) à nous fournir, tire sa force de la précision de la géographie sociale de son décor, le plus souvent un personnage à part entière. Niklas Natt och Dag serait issu d’une des plus vieilles familles de la noblesse suédoise. Force est de constater qu’il excelle à en capturer la décadence et la perversité principalement par une attention au peuple et à sa misère alcoolisée. Notons au passage, comme le montrait déjà Olivier Truc dans Le cartographe des Indes boréales que le clergé est particulièrement touché par cet alcoolisme qui frappe ceux qui veulent oublier les atrocités du temps. 1793 parvient à nous en rendre les effluves et autres remugles au point d’ailleurs que l’on peut se demander si le roman ne souffre pas d’un excès de noirceur.On pense ici à la façon fécale dont la victime préserve son identité. Le dénouement, par l’ambivalence d’une morale par substitution, infirme pourtant cette hypothèse puisque les atrocités dont regorge 1793 ne se voient pas racheter par un pesant romantisme, par la naïveté à laquelle condamne, je crois, trop souvent une misanthropie trop crânement affichée.

Il émanait de lui un tel vide, une telle absence, comme s’il n’était pas une personne humaine mais rien qu’un corps mort qui avait décidé de fermer les yeux sur son état pour des raisons qui n’appartenaient qu’à lui. Ou quelque chose de terrifiant ayant pris l’apparence humaine sans en maîtriser tous les mystères.

Un des charmes de ce roman m’a semblé être sur ce regard d’outre-tombe dont est affligé chacun des personnages de ce roman qu’on lit d’une respiration. Un enquêteur tuberculeux hanté par les idées des Lumières, un ancien soldat habité comme démangé par un membre fantôme par la violence, un jeune homme candide poursuivi par ses dettes, une jeune fille accusée à tort de prostitution. Autant de victime mort-vivantes d’une société moribonde…



Merci aux éditions Sonatine pour l’envoi de ce roman

1793 (trad : Rémi Cassaigne, 442 pages, 22 euros)

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