Le cartographe des Indes boréales Olivier Truc

 

cartographe

De l’aventure à sa représentation, de la cartographie à la répression politique, de la foi à la sorcellerie, dans ce grand voyage en terre laponne, outre une histoire des guerres de religion et de la colonisation de ce grand-nord, Olivier Truc embarque le lecteur dans un récit d’espionnage et de fatalité. Le cartographe des Indes boréales en ses nombreuses ellipses tente aussi la cartographie, entre fracas et douceur, d’une âme.

Il faudrait d’abord saluer la solution trouvée par Olivier Truc pour palier à l’ennui de la reconstruction. Le cartographe des Indes boréales s’illustre par un art du fondu au noir assuré. Sans doute serait-ce une facilité, sans rien en avoir lu, de penser que ces coupures et autres silences viennent de sa pratique antérieure du polar. Le destin d’Izko, poursuivit par de rocambolesques pressions, passera d’un lieu à l’autre sans davantage d’explication, sans excessif arrêt sur les motivations de son personnage. On pourrait alors le trouver un rien étranger, le lecteur pourrait même se sentir quasi étranger à l’histoire. Nous touchons-là à ce qui me semble la meilleure cohérence historique du Cartographe des Indes boréales. Une réflexion de Michel Foucaud, sans grande originalité mais avec prétention, me revient : il est bon de se souvenir à quel point l’individu moderne est une invention récente. Certes, pas très loin du Pays Basque où Olivier Truc situe le cœur de son action, à château Eyquem, un autre Michel, en pleine guerre de religion, s’essayait à se peindre lui-même. Dans ce roman dont l’ampleur n’est pas à négliger, les années défilent, insensibles, aux rythmes des pas mesurés par le héros entêté, chargé par une multitude d’instances toutes plus retorses, de mesurer l’espace, d’en transmettre une domination.

Il apprivoisait la terre. En la nommant, il en prenait possession. N’était-ce pas cela, après tout, l’art du cartographe ? Enfermer la nature insondable et grandiose dans un cadre connu, mesurable, contrôlable. {…} Était-ce cela aussi la foi ? Donner un visage rassurant à des abstractions où l’homme peut se perdre. Le cartographe de l’âme.

Olivier Truc fait preuve d’un grand talent pour cartographier les conflits complexes entre la Suède et la France, les catholiques et les protestants, les luthériens et les calvinistes et, bien sûr, une certaine union pour réprimer ce qui est représenté comme impie : les samis. Cette vulgarisation, plaisante tant elle emporte dans le plaisir simple du roman d’aventure, interroge quand même sur le choix de la langue. Normalisation en français pour les échanges linguistiques afin de simplifier une intrigue retorse déjà à souhait. Anne-Marie Garat, de l’autre côté de l’Océan mais avec des populations autochtones également réprimées, soulignait avec gourmandise dans Le grand Nord-Ouest, la dimension politique des noms de lieux. Olivier Truc choisit de désigner les samis par l’appellation péjorative (les habitants de la terre plate) lapons en cours à l’époque  (1628-1693) de son récit. Pourquoi pas. Il occulte au passage que le cartographe traduit les noms, leur donnait une connotation chrétienne et déjà leur faisait perdre leur magie langagière. On aurait aimé, à l’occasion, un peu plus de poésie, d’échos et de ressemblances par déplacement de sens dans la prose du Cartographe des Indes.

Aux croyants, le souffle se faisait doux. Était-ce cela croire ? {…} Une évidence s’imposa. Force et fracas pouvaient se marier avec souffle et douceur.

Il ne se dégage pas moins de ce livre une très jolie obsession de l’espace conçu d’emblée comme la mesure d’un enfermement. Izko aura comme formation de cartographe un enfermement, l’habitude de compter ses pas pour mesurer la limite de son espace intérieur. Mesurer les limites de l’homme, le contrait très vite à surtout cartographier l’invisible. Le roman se construit sur ce qui peut d’abord passer pour une étrange obsession du culte mariale. Izko croit devoir se défaire d’un sort jeter par une vierge verte lapone, il découvrira ainsi la prééminence de la vierge Marie chez les Lapons. Ce syncrétisme religieux (on peut se demander si une religion ne fonctionne que si elle reprend des éléments primitifs communs à toutes croyances) devient alors un visage du conflit religieux, entre protestants et catholiques, qui déchirent l’époque. Olivier Truc donne dès lors une représentation de l’horreur de la croyance instrumentalisée comme outil de domination sociale. Affirmer un dogme semble se faire seulement par la chasse des hérésies : l’invention pour les cathos de sorcières, les tortures de l’Inquisition et, pour les protestants la confiscation de l’espace magique lapons. Très à l’aise dans son évocation des noadi (les chamans), Le cartographe des Indes boréales dépeint cette première colonisation dans toute sa dégueulasserie : exploitations des ressources minières, destructions des rites pour effacer tout lien nécessairement nomade avec l’espace. Notons aussi que la très belle évocation de la pêche à la baleine sert à Olivier Truc pour décrire la naissance de la mondialisation pas à une horreur près.



Un grand merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman

Le cartographe des Indes boréales (630 pages, 23 euros)

Vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes propres textes.

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