Impressions de Kassel Enrique Vila-Matas

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Voyage en avant-garde. Dans un roman constamment drôle, malin et d’une rare intelligence, Enrique Vila-Matas met en scène, par un jeu de dédoublements (tant littéraire par la référence constante à Roussel que cinématographique par la pensée constituante à Hitchcock), l’impulsion de l’enthousiasme. Entre fiction et réalité, Impression de Kassel interroge la nécessité de l’art et, entre collapsus et rétablissement, ses manières de joyeusement continuer à nous altérer.

Il est des sortes de rituels qui s’impose un peu malgré soi. L’année dernière, à la même époque, j’avais la joie de rendre compte de Mac et son contretemps. Nous ne parlerons pas des coïncidences ainsi suscitées ni des réminiscences assez vives suscitées par cette lecture cyclique. Parlons plutôt de la délicieuse familiarité touchée du doigt par cette retrouvaille avec l’œuvre de Vila-Matas. Il faudrait en faire l’essentiel : une façon de qualifier le ton narquois et renseigné, moqueur mais empathique, savant et désinvolte, d’une grande précision dans l’évocation de l’irréalité quasi conceptuelle où flottent, de concert, lecteur et personnages. Tous les romans de Vila-Matas, si j’en juge d’après Mac et son contre-temps et Le mal de Montano, reposent sur une structure similaire : un écrivain s’aventure au-dehors, va éprouver la réalité de ses conceptions et se trouve soudain plongé dans les méandres, doubles et autres altérations de la perception, qui constitue la trame de son livre lui-même. Dans Impressions de Kassel, un écrivain se redresse difficilement d’un collapsus cardiaque et décide alors de s’interroger sur l’existence, aujourd’hui, d’une avant-garde. Tout le génie de Vila-Matas est alors de proposer différentes définitions de ce que serait un artiste d’avant-garde mais surtout, au-delà de tout aperçu théorique, de ressusciter la nécessité d’un art qui disent et altère le contemporain. À Kassel se concentre les « œuvres de rupture », les impressions qu’en recueille le narrateur permettent alors à l’auteur une description précise de dispositif dont le charme tient pour beaucoup à leur réalité paradoxale. Avec une vraie passion, une connaissance profonde, Vila-Matas questionne la possibilité même de l’art. Au fond son roman pose, entre autres, ces deux questions : l’œuvre d’art existe-t-elle par autre chose que par les interprétations qu’en invente le spectateur et qui voudrait afficher un urinoir dans son salon ? Par cette référence à Duchamp (indépassable horizon de toute avant-garde ?), l’auteur introduit d’ailleurs une réflexion passionnante sur la pratique du spectateur : si l’art se réduit à une volonté de heurter, ne s’enferme-t-il pas dans les musées, Si l’art, comme le soulignait Nicolas Thély dans Le bouleversement numérique de l’esthétique,  peine désormais à s’inventer dans la durée, n’en reste-t-il que des traces ? Une des immenses valeurs de ce livre décisif est alors de proposer une expérience vécue de l’art. Vila-Matas nous en offre alors deux définitions exemplaires : si l’art contemporain serait une façon de se débrouiller, l’art dans son sens le plus large serait ce qui nous arrive. Impressions de Kassel devient alors une façon de se départir des discours déclinistes. Pour lui, comment lui donner tort, l’art contemporain balbutie peut-être en ce moment mais il faut du silence, du repos, pour se remettre. En dépit de tout, bien planquée, à l’abri sans doute de cette visibilité publicitaire, l’existence de génies nous demeure catégoriquement nécessaire.

Du génie, ai-je pensé, surgit toujours quelque chose qui nous stimule, nous pousse en avant, nous incite non seulement à imiter une partie de ce qui nous a ébloui, mais aussi à aller beaucoup plus loin, à découvrir notre propre monde.

Nul doute que Vila-Matas parvienne à nous communiquer cette impulsion de dépassement, cet appel à l’ardeur et à l’enthousiasme dont l’art, blasé parfois de se vouloir lucide, oblitère un peu le transport. Il faut le dire Impressions de Kassel est un livre intelligent, on pourrait presque dire intellectuel. Le langage nous apprend alors quelque chose sur une époque où intellectuel résonne, ou peu s’en faut, comme une insulte. Le roman sert aussi, je crois, à combattre cette résignation. L’auteur l’exprime clairement, il ne doit pas abandonner sa prétention à penser le monde. Mais le faire avec les armes qui sont celles du roman : la ruse et l’humour. L’art est une réalité difficile à appréhender (il est l’expression, qui sait, de notre incapacité à en saisir une image). Impressions de Kassel le fait par des détours, un jeu de référence dont, pour le peu que j’en sache, l’art contemporain parfois peine à se défaire. La première, dès le titre qui évoque immanquable Impressions d’Afrique, fait référence à Roussel. Le roman se fait très régulièrement écho de Locus Solus. Un mot pour les chanceux qui n’ont pas encore lu Raymond Roussel : Impressions de Kassel se présente aussi comme un pastiche de Locus Solus qui constitue la visite d’un lieu seul, le lieu par excellence, celui des merveilles et de la création. Le lecteur se pose alors la question, surtout en traduction, si Vila-Matas a alors reproduit le dispositif au cœur des livres de Raymond Roussel. À sa mort, cet auteur si décisif fait paraître Comment j’ai écrit certain de mes livres et y révèle les homophonies sur lesquels sont construits ses chapitres : la phrase du début est reprise, dans une infime variation sonore comme chute de chaque séquence. L’idée me plaît infiniment : Vila-Matas laisse entendre que le lecteur ne parvient pas à déchiffrer la construction, pourtant virtuose, cryptique de ce roman. Si un lecteur catalan, ou avec une oreille musicale développée, a repéré quelques constructions purement sonores, je suis très curieux…  Notons surtout que cette référence à Roussel sert à autre chose, comme tous le propos du livre nous y reviendrons. L’art qui nous transforme serait celui qui impose un lieu. La partie la plus amusante de ce roman est celle construite sur la « cabane à penser » dans laquelle veut se réfugier le narrateur. Bien sûr, il ne parvient à penser qu’en dehors des murs. Dans une sorte de labyrinthe textuel qui lui sert de refuge. Le narrateur est invité, pour pratiquer un art des « faubourgs des faubourgs », à se donner en spectacle en tant que writer in residence dans un restaurant chinois. Un lieu, comme un dispositif, que le narrateur fait sien en l’inventant grâce à une très belle analyse de Kafka.

il fallait qu’il en fût ainsi, sinon, sans une tristesse qui s’emparait de temps à autre de moi, je n’aurais rien été.

Le narrateur, dans ses déambulations entre collapsus et redressement, enthousiasme matinal et mélancolie au crépuscule, parvient à une admirable définition de l’essence du personnage de roman : je suis une vérité indémontrable. Ce dont parle tous les romans de Vila-Matas c’est l’autobiographie de l’autre, tenir le journal d’un autre comme dans Le mal de Montano ou s’approprier la vie d’un auteur dans Mac et son contretemps. Ici l’auteur montre avec maestria que le langage dit toujours autre chose. Comme si une révélation ne se faisait que par la bande, Impressions de Kassel reprend le principe d’Hitchcock du McGuffin. Cet immense réalisateur développait une intrigue (le vol de l’argent dans Psychose pour ne prendre qu’un exemple) pour mieux tromper le lecteur et parler d’autre chose. Vila-Matas procède de la même manière. Le narrateur est assigné à résidence, doit donner l’image d’un écrivain, il s’invente un double qu’il prétend obnubilé par l’incommunicabilité. La traduction de la réalité, d’une langue étrangère toujours, devient alors un des sujets de Impressions de Kassel dont il resterait encore beaucoup à dire. Ça sera pour l’année prochaine, par une autre lecture de Vila-Matas.

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