Le bruit des tuiles Thomas Giraud

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La préméditation de l’utopie, la place du hasard, de l’autre, dans nos projets et tous nos ajustements à une réalité contondante. Dans une langue ciselée, comme coupante dans son rythme et ses lancinantes obsessions, Thomas Giraud retrace le destin de Réunion, un phalanstère crée près de Dallas autour de 1855. Le style si envoûtant du Bruit des tuiles donne un visage à la déraison nécessaire de l’utopie et invente un lieu plein de vide, de vie dans ses contradictions.

On aurait pu, je crois, se contenter de dire ceci : Le bruit des tuiles est un de ces rares livres tenus simplement par son style et par la perception de la réalité que traduit, et laisse vaciller, l’auteur. On a pourtant pas avancer beaucoup à affirmer que Thomas Giraud, dont je découvre l’œuvre avec un grand plaisir, écrit bien. Pour se perdre dans les détails, comme le fait Victor Considerant, le pathétique héros du roman, on pourrait noter les jolies énumérations (de participes passés et présents pour l’essentiel) où les virgules s’effacent pour répondre à cette logique d’accumulation à l’œuvre dans tout le livre. On approche un pan du projet de l’auteur peut-être mieux appréhendé en parlant de sa distance au personnage, à tous ces personnages puisque pour rendre compte de ce projet collectif d’un phalanstère, Thomas Giraud s’incorpore littéralement aux flots de pensées de membres représentatifs de ces sociétaires qui essayent d’exporter le modèle de Fourier et de son socialisme utopique censé prédire scientifiquement ce monde nouveau qu’aucun ne se résout à ne plus penser. « Une juxtaposition feutrée d’images, de sensations. » Le style du Bruit des tuiles devient un regard particulier, disons un attachement aux obsessions de ses personnages dont Thomas Giraud parvient à la fois à être extérieur, distant pour ne pas dire lointain, et comme en empathie. Platitude que de le rappeler, le style, ici si brillant, introduit un autre rapport au temps.

mais sans le transport, le tremblement, le passage de la grâce peut importe comment on le nomme, qu’il espérait pour le nom de cette nouvelle vie. C’était un nom parmi d’autres, un mélange de bonne idée et de déception, de prosaïsme et d’ambiguïté.

Si je voulais tenter une généralisation sans grande base historique, j’avancerais ceci : la naissance de l’individu contemporain, celui qui attache prix et expressions à ses sentiments et sensations, correspond aussi à la création d’utopie collective. L’argument ne va pas plus loin. Pour ne parler que du Bruit des tuiles, le seul léger reproche que je peux lui adresser tiendrait à cette distance au personnage tant Giraud l’incarne dans une temporalité flottante, celle de la continuité d’un échec prévisible. Les saisons s’enchaînent, les naufrages et autres catastrophes se succèdent dans un quotidien comme oblitéré. À ce titre, l’empathie pour les personnages (autre platitude attendu du roman) fonctionne à contre-temps. Sans doute pour correspondre à une réalité historique. De soi, autour de 1850, peut-être ne restait-il pas de conscience, peut-être même un effacement moins mal accepté. On éprouve peu de sympathie pour Victor Considerant. Thomas Giraud, par ses phrases labiles, sait déplacer l’intérêt du lecteur. Nettement plus attachant m’a paru le personnage de Leroux, agriculteur en rupture avec la continuité générationnelle, avec cette hantise toujours recommencée des saisons et de leur désastre, avec ce fatalisme qui dans la catastrophe vire à la résignation, mais surtout avec une « sorte d’imagination mentale imperméable. » Au fond, pour en faire peut-être un objet véritablement littéraire, Le bruit des tuiles tourne autour d’un vide. Le roman est à ce titre véritablement historique. Il procède à une reconstitution des consciences, n’en méconnaît ni l’inconsistance ni la forte part d’inconnaissance. C’est d’ailleurs le point d’achoppement de cette communauté dès le départ flouée. On notera au passage le portrait en creux du Texas, l’immuable vénalité des pionners et ce sens de la communauté fait par exclusion. On pense ici à Angle d’équilibre.

Les autres, c’est-à-dire cette part en chaque homme que l’on ne peut connaître et envisager par la lecture des livres et le côtoiement, celle répertoriée nulle part et qui joue avec les nerfs comme le vent, comme les nuages et qui se manifeste au Texas ou dans les endroits reculés abandonnés livrés aux milans et aux sauterelles.

Le bruit des tuiles envisagerait donc avant tout un vide, celui du langage, des jolis mots qui font projet et se heurte aux calamités naturelles dont Le bruit des tuiles donne image du saisissement. « Au fond le langage lui fait défaut pour formuler le vide. » Rien ne se passe comme prévu. La réalité demeure un ajustement, une lutte pour repousser l’effondrement, voire une acceptation de sa fatalité. La vraie folie de Considerant, rendue dans son unilatéralité si répétitive, est ce bruit des tuiles qui casse, sa hantise des maisons mal construites quand, comme ses frères et pères, on en dessine nul plan. On revient ainsi à l’exigence stylistique qui anime l’intégralité de ce roman. Toute la beauté de la prosodie de Thomas Giraud est de se laisser porter par le son des mots, voire les associations d’idées ainsi surprises. Une sorte de liberté dans ce projet scientifique, dont le centre est la question du calcul prévisionelle, d’un refus du temps puisque l’utopie consiste surtout à envisager ce que devrait être le futur plutôt que ce qu’est le présent. Une image, sans doute facile, de la littérature. Surtout si l’on y ajoute, comme Leroux ultime survivant de cette communauté, un goût pour la sauvegarde des rebuts, pour « l’espace des ruines, ce fantômes des pierres absentes. », une manière d’attachement tragique au lieu où l’on vit, enfermé comme piégé par nos fantômes plus ou moins immatériels, dans cette « immobilité d’être en plein dedans, en plein dedans quelque chose de catastrophique, c’est-à-dire être quelque part sans avoir les moyens de s’en sortir. » Nous en sommes tous-là. Avec l’espoir, aussi ridicule que magnifique, de ne pas faire « de la vie, de nos choix, le résultat de minables tautologies. »



Un grand merci à la Contre Allée pour l’envoi de ce grand roman à paraître le 22 août 19

Le bruit des tuiles (280 pages, 18 euros 50)

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