Étoiles vagabondes Sholem Aleykhem

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Les étoiles du théâtre yiddish : truculence et exagérations, imprécations et malédictions, intrigues retorses et rieuses, tout un monde enfui s’agite devant les yeux du lecteur amusé et captivé. Sholem Aleykhem parvient à restituer cette langue du peuple juif avec une vraie et empathique gourmandise. Étoiles vagabondes ou l’histoire de deux enfants dont le destin, sous les feux de la rampe, sera d’évitement de leurs impossibles amours. Du shetl à New-York, en passant par Bucarest et Londres, c’est tout un univers, une joyeuse grandiloquence, dans lequel se trouve emporté le lecteur.

Au fond, peut-être subsiste une alchimie du roman, au moins une impossibilité à en décomposer la magie. Une difficulté à saisir les raisons pour lesquels un roman fonctionne, happe le lecteur en dépit de la simplicité évidente de son dispositif narratif. On pourrait penser qu’une explication à l’emprise de la fiction serait la sincérité de l’implication de l’auteur. On pêche peut-être par naïveté en pensant qu’il s’agit aussi du degré de sympathie accordé par l’auteur à ses personnages. Le surplomb moral, le commentaire explicatif, ou le personnage à thèse semblent la plus efficace manière d’alourdir une intrigue. L’approche de ce qui fait qu’un roman marche avance ainsi peu. Il faudrait sans doute évoquer le rythme dans l’instauration d’une tension narrative. Étoiles vagabondes a été d’emblée conçu pour répondre à cette exigence : il a d’abord été publié, de 1909 à 1911, en feuilleton. Le roman est une suite de courts chapitres, autant d’instantanées d’une justesse saisissante.

Plus simplement, le premier attrait de ce roman d’un burlesque enthousiaste, d’une tristesse qui ne pointe jamais mieux que derrière un éclat de rire, est sa patiente recomposition d’un monde enfui. Le très beau roman d’Hubert Haddad Un monstre et un chaos soulignait l’attrait pour la culture disparue, le signe vers un monde d’avant, que serait le théâtre yiddish. Il serait quasi obscène de voir dans Étoiles vagabondes des pressentiments de cet anéantissement totale. Et pourtant, indéniable émotion dans ce climat si fidèlement retranscrit. On touche ici, c’est un peu con de le dire ainsi, à l’attrait supérieur de cet indispensable roman : son travail sur la langue éclaire, je crois, le rapport à la réalité que veut nous communiquer Sholem Aleykhem. Une verve imprécatoire, des malédictions et des vœux de bonheur, un écart permanent et si vivant avec cette langue, le yiddish. L’auteur nous fait entendre sa perpétuelle créolisation comme une perpétuelle acclimatation de l’exil. On s’amuse de cette matérialité de cette langue ordinaire, quotidienne et pourtant si pleine d’entrain, de tentation d’altérer la réalité. Du père de Leybl Rafalowitch qui emploi un inintelligible patois à cet extravagant combinard aux expressions aussi fleuries qu’en déplacement de sens (que cette table vous étouffe, aussi vrai que je convoite le bien d’autrui), chaque personnage de cette fresque, de cette comédie du mariage, existe par et dans son langage. Peut-être est-ce aussi cela qui fait qu’un roman happe le lecteur : qu’il puisse entendre la voix de chaque personnage, sa singularité mais aussi sa capacité à s’approprier un destin collectif qui le dépasse.

il semble que le bonheur ne soit pas de ce monde. Seul existe l’attrait du bonheur. Mais le bonheur lui-même n’est qu’un rêve, une chimère. L’amour non plus n’existe pas, seule sa représentation existe, un idéal que nous nous construisons nous-mêmes avec notre imagination. L’amour n’est qu’un rêve.

Étoiles vagabondes serait l’histoire des chimères de tous les personnages, de cette façon de mettre le nez dans la marmite d’autrui qui serait une caractéristique juive par excellence. Ce grand roman d’aventure et d’exil, sa grande célébration du théâtre et de l’illusion de nos vies, est avant tout une suite improbable d’intérêt personnels animés par le désir de marier les deux enfants qui, au début, du roman s’enfuient d’un minuscule village de Bessarabie. Sholem Aleykhem est un immense portraitiste, il fait montre d’une compassion cruelle, compréhensive dans un éclat de rire face aux comportements humains. Chacun de ses personnages hauts en couleurs sert surtout à faire avancer l’intrigue qui avance par ellipses et déplacement géographique. Des accélérations impromptues, le roman devient épistolaire et trace à grandes lignes le destin de Reyzl. Une célébration aussi de l’acclimatation. Une façon de parcourir tout l’univers juif du début du XX siècle. Mention spéciale pour l’évocation de cette Amérique connue par l’auteur. Un portrait fidèle avec un humour plutôt sombre qui, une fois encore, passe par une appropriation sémantique: hurry up et bisness. Le yiddish, la magie de son théâtre, son sens de la communauté, son art de la dispute et de la détestation comme lien indéfectible, sa langue et sa capacité à exalter une réalité dont une grande partie serait vantardise et le kibbitzer, in fine Étoiles vagabondes fonctionne par l’exaltation de toute cette chimère, ce rapport déraisonnable et si vivant au monde.



Un grand merci au Tripode pour l’envoi de ce roman.

Étoiles vagabondes (trad : Jean Spector, 617 pages, 25 euros)

2 commentaires sur « Étoiles vagabondes Sholem Aleykhem »

  1. J’ai hâte de pouvoir le découvrir, ayant déjà admiré ses textes aux éditions de l’Antilope. ♥ Mais il va falloir le programmer durant des congés pour pouvoir pleinement m’y plonger. En tout cas, je suis heureuse de voir le nom de Sholem Aleykhem apparaître dans la blogosphère. 🙂

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