Les furtifs Alain Damasio

Éloge inventif de la fuite, de la disparition et de ses hybridations, Les furtifs est un grand roman politique. Il interroge alors bien sûr nos langages, nos possibilités de nous soustraire à ses dominations afin d’inventer une poétique, de spéculer – sur un large spectre philosophique – sur la musique qui constitue le plus secret, le plus résistant de nos identités. Avec un point de vue à l’occasion trop explicatif, Alain Damasio rend possible le collectif, ses enthousiasmes fugitifs et tenaces.

Il faut bien l’avouer, je ne suis pas un inconditionnel d’Alain Damasio. Impression de l’entendre sur toutes les radios prêcher la bonne parole. Certes c’est bien superficiel. Je crois qu’il faut cependant examiner en détail ce genre de réticence tant elles influent sur l’avis qui ressort de tout examen d’un roman. Sans doute est-ce pour cette raison que ma lecture de La horde du contrevent fut des plus mitigée. Au risque de passer pour un vieux con, j’y avais vu un truc d’adolescent, un désir de transcendance, une ombre de romantisme dans les rapports. Plus tard, sur le très bon site Les mots sont importants, j’ai lu une très belle critique sur le virilisme dans La zone du dehors. Passons. Dans La horde du contrevent, j’avais vu une sorte de frime stylistique dans cette polyphonie où chaque personnage se voyait accrédité d’une manière de sigle qui signalait le passage d’un monologue à l’autre, qui marquait, à mon sens, surtout une uniformité psychologique, une incapacité à distinguer ses personnages par non tant leur pensée que leurs sentiments et autres appréhension.

Ça ferait un si beau conte de fées, papa, ce serait tellement miraculeux si le réel n’était qu’une pâte mentale, à pétrir et à façonner selon nos désirs, si les morts qu’on aime n’étaient jamais tout à fait morts, si les disparus revenaient toujours pour un peu qu’on le veuille vraiment…

Dans sa première partie, Les furtifs reprend un peu ce procédé. Chaque personnage, de Lorca à Sahar, est singularisé par des signes diacritiques, de minimes d’abord altérations de son langage et de sa façon d’être à mesure que progresse sa confrontation avec les fugitifs. J’aime à croire qu’Alain Damasio se moque ainsi de lui-même. La horde du contrevent chassait les vents comme signe d’un absolu, d’une rencontre avec soi. À la mort de sa fille (sans que l’on comprenne d’ailleurs comment il a eu vent de cette unité secrète) intègre le Récif. Cette unité de l’armée est censée chassé les furtifs. Caractère tout d’hybridation, qui se nourriraient de nos sons, des perceptions manquantes, qui ne cesseraient de fuir et que le fait de voir tuerait en les figeant. La très bonne idée de cette première partie est de montrer, avec cette idée chère à Roberto Calasso, que chasser c’est avant tout s’identifier à sa proie. La tuer serait manière de révélation épileptique, comme si on intégrait toujours une part de ce que l’on massacre. Un des grands charmes des Furtifs, comme l’objet qu’il pourchasse donc, est de nous offrir des bifurcations, de passer vers un autre objet quand il devient trop stable. La fragmentation du propos (suite de monologue de personnage et incise de dialogue) permet ainsi la description d’envolée de violence et peut-être cette diffraction de point de vue que seraient les scènes d’action. Pas mes moments préférés même s’ils introduisent une belle tension dramatique. Dans cette première partie de traque, Damasio parvient à faire de ses différents points de vue l’expression de l’ambivalence des sentiments qui hélas s’effacera quand le roman se fera plus politique. Les furtifs passent alors pour les manifestations de nos pertes, le soupçon de nos schizophrénies. Sahar, la femme de Lorca ne veut pas se laisser prendre dans ses délires, elle incarne une lucidité douloureuse.

Le réel était l’ultime territoire à collectif à envahir et à privatiser définitivement, la vitre derrière laquelle le social est en morceaux, éparpillé, en tessons incompatibles. Un cosmosaïque où chacun est bienheureux debout sur sa tesselle – mais qui, ensemble ne forme plus aucune figure solidaire, plus aucun visage.

Le roman et son hybridation du réel, sa volonté de ne jamais le voir se figer, de ne jamais accepter la privatisation du langage, de nos imaginaires. On pourrait alors regretter que Les furtifs se transmue alors en roman à thèse, laisse place à de longs exposé de Lorca (certes sociologue des communautés auto-gérées). Ce qui serait, tout de même, passer outre la très grande invention langagière dont fait preuve Damasio et la manière dont elle est un reflet de l’instrumentalisation politique de nos peurs, les débordements de joie et de collectif à laquelle toute cette oppression laisse toujours place. On l’a beaucoup dit, Orange rachète le nom de la ville éponyme, les territoires sont libérés (i.e soumis à la concurrence) et la découverte de cette espèce hybride que sont les furtifs devient une excuse pour renforcer la surveillance, la servitude volontaire surtout. Le réel, comme la musique, induit indique Damasio, un autre rapport à l’espace. Les idées de zone d’autonomie temporaires d’Hakim Bay, les résistances insulaires subsistent. Un désordre foutraque, une dépense, refusent de n’être qu’un produit, de vivre dans un monde où votre rapport à l’espace dépend de votre forfait. Histoire d’une résistance persécutée, d’une rencontre avec la mixité, d’un accueil de la différence, d’une très jolie altération de la conscience que l’invention linguistique des Furtifs laisse entendre. On aime assez l’idée de ce reul, ce réel non plus augmenté mais ultime, cette réalité parallèle, mercantile, où l’on s’invente un moa constitué uniquement des personna qu’il croise. Mais le roman est-il autre chose, les furtifs ne sont-ils pas une autre forme de cet espoir, de cette fuite d’un monde unique ? Damasio évacue ces questions. Il donne alors une vision enthousiasmante de la résistance, de cette autonomie gagnée sur les toits des immeubles, sur une ouverture dans cette dictature de la peur qui nous guette. Il faut, à nouveau, souligner comment Les furtifs parvient alors à faire de cette résistance une musique, une variation sur les mots, un monologue qui serait, comme celui des furtifs, avant tout un jeu sur la sonorité des mots, sur ce qu’elle révèle et ouvre.


Un grand merci à Folio SF pour l’envoi de ce livre.

Les furtifs (944 pages, 11 euros 50)

6 commentaires sur « Les furtifs Alain Damasio »

  1. Eh bien, je trouve que c’est toujours intéressant d’entendre à la radio (comme récemment dans l’émission de Laure Adler, « L’Heure bleue », sur France Inter) Alain Damasio, une voix… et une pensée engagée, dont les œuvres de fiction savent retourner le réel.

    Si vous regardez le film de David Dufresne, « Un pays qui se tient sage », vous le verrez aussi (et encore !) pérorer sur notre société panoptique de surveillance, d’encadrement des quelques libertés qui nous sont encore octroyées, comme par un effet de luxe et non par leur définition démocratique si éloignée et, de plus, masquée.

    « Furtifs », nous le devenons tous, y compris les quelques critiques « littéraires » encore autorisés à décerner ici ou là des bons points aux livres qu’ils reçoivent comme par enchantement…. 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Sans aucun doute, Alain Damasio a une pensée intéressante. Dans son livre, il nous fait partager l’enthousiasme de la contestation. Il signe de nombreuses belles pages sur la manipulation de la peur qui, je crois, nous menace.

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  2. Intéressant comme nos lectures diffèrent et se rejoignent en même temps. J’ai découvert Damasio il y a deux ou trois ans, par La Horde de Contrevent. Un roman que j’ai trouvé splendide, d’une qualité rare, ce souffle et en même temps ce ciselage du langage, de la haute intensité. J’ai acheté Les Furtifs à sa sortie avec impatience et de hautes attentes : je n’y ai trouvé qu’une caricature des procédés de la Horde, une virtuosité stylistique soudain devenue lourde, maladroite, redondante, et une profession de foi politique qui semble adressée à des ignorants tout en n’apprenant rien. Bref, je n’ai pas dépassé le tiers du livre tant je l’ai trouvé indigeste. Pourtant, l’auteur n’a pas perdu son talent, les nouvelles qu’il a écrites entre-temps sont très belles, peut-être s’est-il senti obligé d’écrire un troisième roman, vu les attentes de son lectorat, ou a-t-il été victime de son succès, se complaisant dans son style au point de devenir maniériste et dans son propos au point de devenir professoral.
    Je suis aussi parfaitement d’accord avec l’article vers lequel tu renvoies (merci, je découvre ce site). C’est un auteur viriliste parce que nietzschéen (il cite souvent littéralement Nietzsche en plein texte), il fait l’éloge de la force (forcément masculine) contre la faiblesse (forcément féminine) en associant à celle-ci l’amour, le soin et l’empathie. C’est vrai que c’est grave pour quelqu’un qui le lit au premier degré et intègre cet imaginaire, je le vois avec plus de distance et n’y perçois qu’un ridicule (tous les auteurs ont leurs défauts). Tout de même, comme il se déclare engagé et ne cesse de rappeler la responsabilité de l’auteur, il devrait en prendre conscience. Nietzsche écrivait avant le fascisme, en essayant de dépasser le christianisme, sa philosophie a son sens dans ce contexte, mais célébrer ainsi le virilisme aujourd’hui, c’est non seulement bête, mais coupable.

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  3. Relisant mon commentaire, je me trouve bien dure et je tiens à ajouter que je le considère comme l’un des meilleurs auteurs contemporains français, La Horde lui vaut ce titre à mes yeux quoi qu’il écrive ensuite et même s’il est invité partout, j’apprends toujours quelque chose en l’écoutant, ce qui est rare 🙂

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    1. Sans aucun doute. Un auteur qu’il faut lire, que sans doute il convient de critiquer. Les furtifs reste un livre très intéressant, avec une vraie invention formelle. Sans aucun doute un auteur dont je lirai les autres livres.

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