Lent séisme Juliette Cortese

Sismographie polyphonique, sensible (visuelle et sonore) de la Ville, de ce qui revient ou s’annonce comme accident qui jamais – avant qu’il ne soit trop tard – ne nous appartient. Lent séisme est un récit poétique, souvent complexe, d’un accès à l’écriture, de l’apparition de motifs itératifs, d’écoute aussi de cette basse sourde où se révèlent les obsessions d’un personnage, Gustave, en quête de lui-même. Pour son premier roman, Juliette Cortese embarque le lecteur dans un univers intrigant.

Je voulais commencer à vous parler ainsi de ce roman : Lent séisme serait l’un de ses romans dont vous comprenez la démarche, saisissez les hauts enjeux, sans que pourtant il vous touche aux tréfonds. Mais ce n’est pas exactement cela, ou ce n’est pas seulement cela. Au fond, la résistance de sens est déjà un très bon signe ; la lecture de Lent Séisme ne se confrontera pas à de pauvres présupposés. Le premier, révélateur d’un lecteur fatigué, serait un défaut de romanesque. Une critique, vous l’entendez, particulièrement absurde. Elle aide à situer mon léger embarras face à ce livre dont on pourrait dire que la mise en intrigue a quelque chose d’artificiel. Mais bien sûr, à moins de sombrer totalement dans l’illusion référentielle, tout ressort dramatique est faux, emprunté. Ici, il m’interroge radicalement, c’est formidable. Si on voulait être prétentieux, on dirait que Lent Séisme est autotélique, il n’a d’autre sujet que lui-même, l’aventure d’une écriture qui advient à elle-même. Une structure plutôt classique et d’une efficacité plus à prouver. Cependant, l’autrice a fait le choix d’introduire une manière de tension dramatique dans ses fragments. Nous parlions d’artifice : celui qui fait que Gustave, le narrateur d’une belle mise à distance, est hanté par un drame, un accident, une mort non-dite qui hante sa prose et ses errances. L’ombre du père qui sait. Où cela interroge profondément est que cette hantise, l’objet de ce manque et de cette panique, de ce qui se qualifie comme « une dérive, dans l’absence » paraît un rien théorique, emprunté, impersonnelle. Comme moi, le lecteur ne sera peut-être pas touché par cette aimantation. Elle soulève pourtant une question qui, plus souvent, devrait être au centre du roman : pourquoi tout récit devrait provenir d’un drame strictement personnel, d’une perte autobiographique, pourquoi ne pourrait-il exprimer l’inconfort d’une certaine absence de vécu, projeter tout ce que l’on se sait, à plus ou moins brève échéance, condamner à vivre ? La jeunesse ou l’expropriation de l’expérience ? « Chacun son creux », le manuscrit de Gustave, le roman tout entier « raconte le drame qu’il n’a pas vécu. » Il en devine, amorce, pressent, les tremblements.

sans mot dire et toujours là, sur chacun de mes instants, comme une voix off ou un entre-les-lignes de l’existence, un phrasé silencieux entre les mots dits, une litanie muette qui parle au-dedans, une voix qui fait vibrer des tympans secrets par l’intérieur du crâne.

Maudire (maux dits) pour mieux dire. Reprenons, autrement. À l’endroit où le critère du goût ou de l’attrait n’intervient pas. On outrepasse cette impression d’une esthétique un peu datée, déjà, un rien empruntée, celle d’une poétique du lieu, psycho-géographie post-situasioniste précisément par la scansion de la phrase de Juliette Cortese. Parfois avoir été arrêté par la perfection de la prose. Un seul exemple équilibriste : « Le souvenir des vertiges remue le fond comme si on l’avait bue, plus que de raison, le parfum bleu. » Besançon alors dans une très puissante incarnation dans ce qui souvent vient ou revient, sou-vient comme une latence, le dessous des souvenirs, la latence des souvenirs. Gustave écrit, donc. Il sait saisir ce « ballottement intérieur qui fait chavirer le paysage. » Il devient pluriel, écoute les différentes voix qui explorent des souvenirs qui jamais tout à fait ne lui appartiennent. Des souvenirs, des horaires, adolescents, des visions pour nous rappeler que la beauté est dans la rue. Les images se superposent, elles m’ont un peu perdu, avouons-le. Lent séisme où les tremblements attendris de la Ville, le décor et ce qu’il suscite, autant d’inscriptions qui invitent à l’écriture. Parfois peut-être hélas qu’à cela. Qu’importe sans doute puisque Juliette Cortese ne cesse d’offrir un autre point d’ancrage, le patient flux d’un rapport inquiet au temps. La Ville, dès lors, incarne immuable et itératif, ce qui revient si inchangé qu’on ne le reconnaît pas, si modifié qu’on n’y appartient plus. Pourquoi alors ne pas lire dans Lent Séisme un roman de la difficile non-appartenance, exil et retour comme conséquence du désir de Lieu.


Un grand merci aux éditions Publie.net

Lent Séisme (167 pages, 16 euros)

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