Toute seule Clotilde Escalle

Avec une âpre violence, avec une précision presque sociologique, avec surtout une écriture tendue sur les états d’âmes et autres déraisons d’une femme laissée seule, Clotilde Escalle emporte son lecteur dans les douloureuses amours d’un couple paumé, magnifique. Toute seule au-delà de sa grande noirceur décrit les monologues par lesquels on essaie de s’échapper, de se guérir soi-même.

Il faut le dire d’emblée Toute seule est un livre dérangeant. Ça fait du bien. Au tout début, on pourrait craindre le voyeurisme d’un certain misérabilisme ; on pourrait soupçonner une autrice chez les ploucs, en immersion chez les sans-dents. Alors la misère et sa crasse, sa violence et la matérialité quotidienne de sa survie. Nous avons un peu de ce travers chez Clotilde Escalle mais il s’assume par un très incarné sens du détail. Le Fanta qui fait gonfler le ventre, les billes de chocolat, le riz, le pain pas frais donné. Mais surtout, et c’est là que le roman frappe son lecteur, l’horreur de la condescendance. Un couple, un vieux peintre et ancien cheminot et une jeune fille un peu paumée s’installe dans l’ancienne boucherie d’un village en voix de désertification, de normalisation pseudo-festive aussi par une volonté d’attirer du tourisme. Le couple s’enferme dans le huis-clos de la haine, l’attachement de la violence quotidienne, la rancune de ce qui n’arrivera plus. L’enthousiasme amoureux s’éteint. Après le cul (simultanément, les dangers de la levrette), la domination. La jeune fille, Françoise, se torture et torture son compagnon réduit à l’impuissance, Parkinson et la vieillesse. On est plongé là-dedans. On subit cette violence, on entend la haine de soi qu’elle engrange. L’écriture d’Escalle opère alors : des assauts concentrés, des hantises qui reviennent (la fuite et la boue), des obscurités à soi et autant de chute. La difficulté d’être au plus proche.

Se laver, s’habiller, manger, déféquer, l’amour, ah l’amour, l’art, la pensée, tout ce qui fait ouvrir les volets et oublier ce vertige, les ténèbres profondes , comme de la belle encre de Chine indélébiles qui coulerait au coin des lèvres. En guise de parole, un filet d’obscurité, des nuits à manger.

Reste alors les mots qui manquent, pire ceux qu’on voudrait imposer à Françoise. La noirceur de ce roman tient à cette confiance distanciée, très ironique, dans une prétendue rédemption par le langage. Une séduction de plus qui recommence la domination. Le peintre a séduit Françoise par ses beaux-mots, sa culture. Un écrivain (la satire est acide) la met, pour ainsi dire, dans son pieu par le mot ontologie, par ses tentatives de lui faire écrire son malaise . Une parisienne vient mater leur souffrance, finit par acheter un tableau. L’édification. « Tous ces mots pour ce pas grand-chose » Clotilde Escalle parvient à les trouver, à en dire les sombres enchantements, mirages et miracles de la fuite, Françoise et ses fantômes. « Une petite pierre tombal faite des jours alignés dans les mots.»


Merci à Quidam éditeur.

Toute seule (préface de Pierre Jourde, 205 pages, 20 euros)

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