Le quatrième siècle Édouard Glissant

La nuit et le vent ; magistrale fresque familiale où filiation et présent sont des zones d’ombres, parfois passagèrement révélées. Dans sa langue magnifique, dans la poétique de ses phrases, Édouard Glissant révèle les deux positions face à l’esclavage : soit l’acceptation soit la révolte, soit la pleine soit la forêt d’acacias, soit la magie des quimboiseurs soit le réalisme des registres, soit les Béluse soit les Longoué. Il faut lire Le quatrième siècle pour la liberté de sa langue, le mouvement de l’invention d’un passé, de revendications de racines, sauvages.

On aime bien ici les livres qui dépasse notre parole, qui remettent en question ses facilités, qui invitent à la prudence pour parler d’une œuvre à la conception bien plus riche, profonde et miroitante, que ce nos pauvres mots trouveront à en dévoiler. Admettre d’abord découvrir avec ce complexe Quatrième siècle l’œuvre d’Édouard Glissant. On pourrait alors éluder nos inconnaissances en s’en remettant au factuel. Recours craintif précisément mis en scène dans ce roman. Sans doute parce qu’il contraint, ensuite voire simultanément, à s’élever vers la magie, à envisager un autre temps que celui fait de causalité, de qui et de pourquoi, un temps de boucles et d’antagonismes. La première édition de ce roman date de 1964. Dans une des préfaces, Mathieu Glissant le rapproche de Cent ans de solitude, des fresques familiales sauvages, complexes, magiques mêmes sans doute d’être hantées par la nécessité d’inventer, maintenant, une contre-narration. Écrire la mémoire d’un autre territoire, dire sa profusion, sa logique toujours un peu autre. Avouez aussi que lorsqu’on lit Le Quatrième siècle, la chronologie en fin de volume n’est pas entièrement inutile. On se perd un peu dans les personnages, on les confond. C’est peut-être ce que veut interroger Glissant : se souvenir serait-ce seulement inventer des ressemblances, tenter de se conformer aux mythes familiaux.

Il n’y a pas de présent. Le présent est une feuille jaunie sur la tige du passé, embranchée du côté où la main ni le regard ne peuvent atteindre. Le présent tombe de l’autre côté, il agonise sans fin. Il agonise.

Remonter aux origines, comprendre les ombres qui les précède, parler de ce que l’on ne peut savoir. Dire une autre langue que celles de colonisateurs. Revenir sur des épisodes, leur créer des prolongements antagonistes. 1788, un bateau négrier débarque, à son bord deux esclaves se battent, animés d’une détestation qui viendrait de l’autre côté de l’Océan. Une haine tenace, ombreuse. Deux destins contradictoires qui incarnerait les Antilles ou plutôt dont le devenir incertain, mélangée, serait une image de sa possible réécriture. Amalgamer passé et présent, ne se résoudre jamais au « clair lancinement du présent, ou plutôt de la vacance présente. » Parler alors de la venteuse beauté de la prose de Glissant, ces ombres, comment elle prolonge « la question des ténèbres d’un mot de ténèbres », comment elle fait « fleurir des mots en papillons et légèreté, des phrases en transparence et bleu de lune, afin d’étouffer sous la grâce du dire l’horreur incongrue du décompte. » Un charme puissant, qui désarçonne parfois, égare un peu.

c’était déjà le sourd désir de partir, de participer, d’épuiser la diversité irrémédiable – mais qui sans cesse provoque à la réduire en unique vérité – du monde.

Laissons-nous porter par ce poème en prose, par sa capacité à saisir ce qui bouge comme l’itérative image du vent. À la sortie du bateau, un esclave maronne, s’enfuit sur les mornes, vit dans les bois, se réfugie dans une parole prophétique ; l’autre se laisse prendre en captivité, compose. Le roman se constitue d’un dialogue entre deux héritiers de ces deux attitudes, il propose aussi une transmission : l’héritier du marron deviendra quimboiseur et sans doute veut-il transmettre cette histoire, cette croyance surtout en sa magie, à celui qui serait héritier de l’autre branche, celle plus soumise. Bien sûr, cet antagonisme donnera lui à des mariages et des métissages, une intrigue complexe à souhait avec meurtres et enlèvement. Il reste alors, dans le refuge des bois, dans les lisières de la nuit, cette obsédante question : « Il n’amène à rien d’avoir un peu de terre, quand toute la terre n’est pas à nous. »


Un grand merci à l’Imaginaire Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Le quatrième siècle (361pages, 12 euros)

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